Peut-on parler de révoltes sociales dans l'Antiquité tardive ? Bagaudes et histoire sociale de la Gaule des IVe et Ve siècles

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  MEFRA – 123/2 – 2011, p. 433-465. ——————— Bruno Pottier, Université de Provence, Aix-Marseille I, bruno.pottier@orange.fr 1.Mazzarino 1962.2.Thompson 1952. B.Czuth et C.Minor étaient proches despositions d’E.Thompson. Cf. Czuth 1965; Minor 1971. Demême Gagé 1964, p.31; Lassandro 2000, p.105-127. Peut-on parler de révoltes populairesdans l’Antiquité tardive? Bagaudes et histoire sociale de la Gaule des IV e et V e siècles Bruno P OTTIER Le titre de cette étude est bien entendu inspirépar celui d’une célèbre intervention de SantoMazzarino lors d’une rencontre des IX e Semainesd’études de Spolète en 1961: Si puo parlare di rivo-luzione sociale alla fine del mondo antico 1 . Cet articleintroduisait notamment une évaluation des deuxseuls troubles ruraux de grande ampleur qu’àconnus l’Empire romain en cinq siècles d’exis-tence, les Bagaudes et les Circoncellions. Nousn’évoquerons ici que la question des Bagaudes. Lavaleur symbolique très forte de ces troublescontraste avec le faible nombre de sources, decaractère allusif, qui les évoquent. Ceci expliqueque les interprétations les plus variées et contra-dictoires des Bagaudes aient été proposées dansl’historiographie de ces cinquante dernièresannées, dont nous allons tenter d’expliquer lesdivergences. Le large consensus existant surl’interprétation de ces phénomènes en tant querévoltes paysannes jusqu’aux années 70 a laisséplace à la coexistence de théories apparemmenttotalement opposées. Ces interprétations se diffé-rencient aussi par le crédit qu’elles accordent auxsources évoquant les Bagaudes, souvent plus oumoins supposées déformer les événements véri-tables pour des raisons idéologiques. Cependant,ce balancement interprétatif n’a pas été inutile caril eu pour conséquence une lecture plus appro-fondie des sources et une remise en cause desmodèles conceptuels utilisés, permettant de tenterune synthèse.On ne peut retrouver une telle diversitéd’approches et de tels enjeux symboliques quepour deux autres questions centrales en histoireromaine, qui ont été l’objet de nombreusesdiscussions récentes, les débats autours de lanotion de romanisation et ceux, entre primitivisteset modernistes, concernant la nature des sociétésantiques. Or, les diverses études sur les Bagaudesn’étaient pas détachées de ces débats. En effet,derrière les diverses théories sur ces troublesruraux se dissimulent des conceptions opposéesdu fonctionnement de la société gauloise et durôle des élites dans l’Empire tardif. Ces inter-prétations proposent aussi diverses appréciationspour la Gaule de la transition entre Antiquité etMoyen Age ainsi que du processus de sa christia-nisation. Ceci explique que les Bagaudes aient étépeu étudiés pour eux-mêmes mais plutôt pourprouver ou infirmer des thèses sous-jacentes. SANTO MAZZARINO ET LES AUTEURSD’INSPIRATION MARXISTE L’étude d’Edward Thompson a permis deconstituer en objet historique les Bagaudes, aupa-ravant assimilés à une recrudescence de bandi-tisme banale en période de crise 2 . Pour cethistorien, les Bagaudes auraient été des paysansceltes révoltés à la fois contre les élites romaniséeset l’Etat, ainsi confondus. L’étude des Bagaudes estrendue plus complexe par le fait que des groupesdénommés comme tels sont attestés à deux péri-odes bien séparées, à la fin du III e siècle et dans lapremière moitié du V e siècle. Pour EdwardThompson, il ne s’agissait que d’un seul et unique  Peut-on parler de révoltes populaires dans l’Antiquité tardive? 434 BrunoP OTTIER 3.Aurelius Victor, Caes , 39, 18-20: Namque, ubi comperit Carini discessu Aelianum Amandumque per Galliam, excita manu agres-tium ac latronum, quos Bagaudas incolae vocant, populatis lateagris, plerasque urbium tentare, statim Maximianum, fidumamicitia, quanquam semiagrestem, militiae tamen atque ingeniobonum, imperatorem iubet; Eutrope, Brev  ., IX, 20, 3: Ita rerumRomanarum potitus, cum tumultum rusticani in Gallia conci-tassent et factioni suae Bacaudarum nomen imponerent, ducesautem haberent Amandum et Aelianum, ad subigendos eos Maxi-mianum Herculium Caesarem misit qui levibus proeliis agrestesdomuit et pacem Galliae reformavit  . Pour une interprétation desdifférences entre ces deux versions, voir infra notes 46 et114.4. Pan. Lat  ., 10 (II), 4, 1-4:  An non illud malum simile mons-trorum biformium in hisce terris fuit quod tua, Caesar, nescioutrum magis fortitudine repressum sit an clementia mitigatum,cum militaris habitus ignari agricolae appetiverunt, cum arator  peditem, cum pastor equitem, cum hostem barbarum suorumcultorum rusticus vastator imitatus est?  5.Conservé par Zosime, H.N  ., VI, 2, 5; 5, 3.6.Rutilius Namatianus, Redit  ., I, 207-216: Cuius Aremoricas pater Exusperantius oras/ nunc postliminium pacis amare docet;/ leges restituit libertatemque reducit/ et servos famulis non sinit esse suis .7. Quer. sive Aul  ., 30: Illic iure gentium vivunt homines: ibi nullumest praestigium, ibi sententiae capitales de robore proferuntur et  scribuntur in ossibus; illic etiam rustici perorant et privati iudicant;ibi totum licet. Si dives fueris, aptus appellaberis: sic nostraloquitur Graecia. O silvae, o solitudines, quis vos dixit liberas?  8.Thompson 1952, p.19-21.9. Chron Gall. a. 452 , 117: Gallia ulterior Tibattonem principemrebellionis secuta a Romana societate discessit, a quo tracto initioomnia paene Galliarum servitia in Bacaudam conspiravere ; 119: Capto Tibattone et ceteris seditionis partim principibus vinctis, partim necatis, Bacaudarum commotio conquiescit  ; 133: Eudoxiusarte medicus, pravi, sed exercitati ingenii, in Bacauda id temporismota delatus ad Chunos confugit  .10.Salvien, De Gub. Dei  , V, 24. phénomène. Les sources évoquant les Bagaudesdu III e siècle sont peu nombreuses. Vers 285-286,selon l’historien Aurelius Victor, Amandus etAelianus auraient levé une troupe de paysans etde bandits nommés Bagaudes et auraient ravagévilles et campagnes avant d’être soumis par Maxi-mien. Selon Eutrope, au contraire, des paysans seseraient donnés le nom de Bagaudes et pour chefs,Amandus et Aelianus 3 . Enfin, le rhéteur gauloisMamertin évoque dans un panégyrique destiné àl’empereur Maximien en 289 des paysans pris defolie qui auraient usurpé la qualité de soldats etauraient détruit leurs propres champs à la manièrede barbares 4 . Pour Edward Thompson, cette infor-mation sibylline ne pouvait faire allusion qu’à descolons ou esclaves qui auraient détruit les terresde leurs maîtres.Pour le V e siècle, il faut différencier les sourcesévoquant explicitement des Bagaudes et celles quiont été supposées faire référence aux mêmestroubles. Olympiodore évoque pour l’année 407des Bagaudes dans les Alpes Maritimes quiauraient rançonné un général d’Honorius. Ilrapporte aussi en 409 une rébellion de l’Armo-rique, qui aurait fait sécession de l’Empire 5 . Lepoète Rutilius Namatianus a félicité vers 417 sonami Exusperantius d’avoir rétabli l’ordre en Armo-rique et d’avoir empêché que les esclaves n’inter-vertissent leur place avec leurs maîtres 6 . Enfin, lacomédie du Querolus , souvent datée du début duV e siècle, évoque de façon moqueuse une zoneprès de la Loire qui ne serait plus soumise aux loisromaines mais livrée à la tyrannie de  privati  rendant la justice 7 . Pour Edward Thompson, lacomédie du Querolus montrerait l’organisationd’une société plus égalitaire en Armorique, danslaquelle même des paysans auraient pu plaider.Cependant, les révoltés Bagaudes n’auraient paseu de véritable idéologie révolutionnaire. Leurschefs se seraient contentés d’exproprier les  posses- sores pour prendre leur place. Ainsi, ces révoltesauraient été insuffisantes pour empêcher lespropriétaires terriens d’accentuer leur dominationau Haut Moyen Age 8 . Ces groupes Bagaudesauraient rassemblé colons et esclaves en fuite,ainsi que des petits propriétaires ruinés, desgroupes qui pourtant n’étaient pas forcément soli-daires. On retrouve cette trilogie, sans grande justification, dans la plupart des analyses marxistesconcernant les mouvements ruraux sous l’Empireromain. La chronique gauloise de 452 rapportecependant pour l’année 435 la participation de laplupart des dépendants de Gaule à un soulève-ment de type Bagaude rapproché de la rébelliond’un certain Tibatto. Sa capture, deux ans plustard, a mis fin aux troubles Bagaudes. Un célèbremédecin, Eudoxius, a rallié un groupe deBagaudes gaulois à Attila en 448 9 . Enfin, le prêtreSalvien de Marseille a justifié la fuite de nombreuxpaysans ou citadins dans les zones contrôlées parles Bagaudes par les abus des  potentes et des exac-tores des cités qui voulaient les placer dans leurpatronage 10 . Ce dernier témoignage concorde bienavec les analyses d’Edward Thompson pour lequelles révoltes Bagaudes constituaient des réactionsponctuelles dénotant l’hostilité constante des  435 11.Thompson 1952, p.19-21.12. Chron Gall a. 452 , 133; Hydace, Chron ., 141-142.13.Hérodien, I, 10. Pour E.Thompson, suivant sans le critiquerle récit romancé d’Hérodien, Maternus aurait réellementtenté d’usurper l’Empire. Cf. Thompson 1952, p.15-17.14.Ammien Marcellin, Hist  ., XXVIII, 2, 10-11. L’article deL.Flam-Zuckermann, interprétant la plupart desoccurrences de banditisme de forte intensité dans l’Empireen tant que révoltes de faible intensité, suivait la mêmetendance. Cf. Flam-Zuckermann 1970.15.E.Thompson (1952, p.13) a utilisé cet argument pour quali-fier de révolte les entreprises de Maternus, par oppositionaux pillages commis par des bandits communs, comme BullaFelix en Italie sous Septime Sévère.16.Paulin de Pella, Eucharistos , vv. 333-336. P.Badot et D.DeDecker ont repris, dans des articles récents, les analysesd’E.Thompson dans leur quasi intégralité, en y ajoutant desconsidérations étymologiques assez aventureuses sur leterme Bagaudes. Cf. Badot 1992a; Badot 1992b.17. Pan. Lat  ., V (4), 9. Cf. Le Gentilhomme 1943; Lassandro1973.18.Mazzarino 1960, p.83-88.19.Giardina 1999; Giardina 2001.20.Voir les contributions rassemblées dans le neuvième numérode la revue  Antiquité tardive , en particulier le bilan dressé parJ.M.Carrié et A.Giardina. Cf. Carrié 2001; Giardina 2001. paysans dans l’Antiquité tardive contre le systèmedu colonat et contre l’emprise grandissante despropriétaires terriens 11 .Cependant, cet historien poursuivait deuxautres objectifs dans son article. Prenant appui surle cas de Bagaudes dans le Nord-est de l’Espagnequi se sont alliés à des Suèves en 449 et sur celuid’Eudoxius, il a insisté sur le lien naturel existantentre ces rebelles et les barbares 12 . Cette approcheétait conforme à certaines analyses marxistesévoquant le rôle conjoint du prolétariat interne etdu prolétariat externe, les barbares, dans la chutede l’Empire. Celle-ci n’aurait pourtant pas eu pourconséquence un changement des structuressociales, seules les élites étant en partie renouve-lées. D’autre part, Edward Thompson a aussi tentéd’étendre le champ chronologique des Bagaudesen y annexant des cas de brigandage, pourmontrer la permanence chez les paysans gauloisd’une tendance à la révolte du II e siècle auV e siècle. Ainsi, les exploits fortement romancéspar Hérodien du bandit et déserteur Maternus enGaule et en Espagne auraient constitué uneoccurrence précoce des Bagaudes sous le règne deCommode, même si ce terme est apparu posté-rieurement au III e siècle 13 . La vague de banditismerapportée par Ammien Marcellin pour la Gaule en369, culminant dans l’assassinat d’un tribunus stabuli  membre de la famille impériale, aurait aussiconstitué un mouvement Bagaude. Hérodien etAmmien Marcellin auraient volontairement omisd’utiliser le terme Bagaude pour réduire cesrévoltes, de portée peut-être plus limitée, à unsimple banditisme 14 . Même si l’assimilation auxBagaudes est contestable, on ne peut sous-estimerces troubles qu’Edward Thompson a eu le méritede mettre en lumière. En effet, Hérodien utilise leterme de guerre pour évoquer l’attaque par des brigands de certaines cités gauloises, que cesattaques aient été ou non conduites parMaternus 15 . Pour Ammien Marcellin, la vague de banditisme de 369 en Gaule, mise sur le mêmeplan qu’une grave phase d’insécurité contempo-raine en Syrie, montrait que l’Empire était menacépar d’importantes forces de désagrégation interne.Enfin, selon Edward Thompson, une révolted’esclaves dans la ville de Bazas en Aquitaine en414 montrerait qu’il existait des Bagaudes endehors des campagnes 16 . Domenico Lassandro a demême tenté d’élargir l’arc chronologique desBagaudes pour prouver leur importance. Il a ainsiretenu une correction de Juste Lipse, qui est loind’avoir été unanimement acceptée, sur le manus-crit d’un panégyrique anonyme de 297 évoquantle sac d’Autun en 269. Selon Domenico Lassandro,ce seraient des Bagaudes, et non les Bataves del’armée de l’empereur Victorinus, qui seraient àl’srcine de ce pillage 17 . L’extension démesurée desphénomènes supposés Bagaudes fragilisaitd’autant ces thèses.Santo Mazzarino, se basant implicitement surl’étude d’Edward Thompson, a replacé lesBagaudes au sein d’un questionnement plus large.Tout d’abord, il a interprété ce phénomène commeune occurrence du célèbre modèle de la «démo-cratisation de la culture» proposé en 1960 commeun cadre d’interprétation dessiné par quelquestraits rapides de l’évolution culturelle de l’Empireromain tardif 18 . Andrea Giardina a bien montré lecaractère protéiforme de ce concept que SantoMazzarino n’avait pas éprouvé le besoin depréciser 19 . Cependant, ce modèle constitue uneintuition ambitieuse particulièrement féconde etutile, même pour la contester, comme entémoigne l’ample bibliographie sur ce sujet 20 . Ilsuffit ici d’en rappeler le cadre général. Les popu-  Peut-on parler de révoltes populaires dans l’Antiquité tardive? 436 BrunoP OTTIER 21.Ainsi S.Mazzarino a insisté sur l’importance de la révolte deMariccus en 69. Il a aussi considéré que les exploits du bandit Maternus constituaient une préfiguration de ceux desBagaudes. Cf. Mazzarino 1962, p.442; Mazzarino 1973.22.S.Mazzarino cherchait plutôt à trouver de nouvellesoccurrences de troubles ruraux, pour renforcer son propos,que d’étudier en détail les Bagaudes et les Circoncellions. Il aainsi évoqué, à partir d’un passage très allusif de Jérôme,l’existence d’une révolte de Pannoniens entre 406 et 409. Ilsauraient participé au pillage de la Gaule en compagnie des barbares ( Ep. , 123, 15).23. De Rebus Bellicis ., II, 1; 4-6. Pour S.Mazzarino, ce texte seraitrelatif à l’usurpation de Magnence, qu’il supposait avoir suiviune politique socialement réformiste. E.Thompson, qui s’estaussi intéressé à ce texte, partageait la même interprétation.Cf. Mazzarino 1951, p.128; Thompson 1952, p.17.24.Il a ainsi évoqué l’existence d’une véritable révolutionsociale constantinienne. Il a aussi montré un grand intérêtpour l’ouvrage de F.W.Walbank, construit sur un parallèleentre fascisme et pouvoir impérial autoritaire au IV e siècle.Cf. Walbank 1948, p.46; 76.25.C’est en ce sens qu’il a interprété le donatisme de manièrevolontairement anachronique comme une forme de socia-lisme africain. Il accentuait les conclusions de William Frendsur le sujet. Cependant, selon S.Mazzarino, la forme la plusaboutie de mouvement social appuyé sur une idéologie radi-cale ne pourrait être trouvée dans l’Empire romain maisseulement à l’extérieur de ses frontières dans l’Empire perse.Il s’agit du mazdakisme, une réforme de la religion persemazdéenne proposant une mise en commun des biens et desfemmes appuyée par l’entreprise réformatrice du roiKavadh. Cf. Mazzarino 1961, p.89-91; 1962, p.434. lations paysannes auraient revendiqué dansl’Empire tardif des pratiques culturelles propres ens’opposant à la culture gréco-romaine qui étaitcelle des élites. Ces revendications auraient étéportées notamment par des schismes et des héré-sies tel le donatisme en Afrique du nord et lemonophysisme en Syrie et en Egypte. Ce derniermouvement religieux a donné naissance à unelittérature en langue régionale. Cette évolutionaurait fragilisé la cohésion de l’Empire et, à terme,précipité sa perte. Santo Mazzarino ne précise pascependant très bien qui étaient les acteurs de cestransformations, en évoquant de manière généraledes «minorités créatrices». Dans le cadre de cemodèle, Santo Mazzarino évoque allusivementl’idée que la Gaule avait connu un même parti-cularisme culturel, cependant sans dimension reli-gieuse. Il aurait été marqué par le maintien de lalangue celte et aurait été porté notamment par lesBagaudes. Santo Mazzarino, comme EdwardThompson, supposait une opposition populaire enGaule à la domination romaine tout au long del’histoire impériale 21 . Cependant, on comprendmal comment cette culture populaire celte, dontles contours ne sont pas précisés, pourrait êtremise sur le même plan que les autres processus dedémocratisation de la culture qu’il évoque. Ellen’était basée en effet ni sur une doctrine chré-tienne particulière ni sur une littérature propre.L’année suivante, Santo Mazzarino a tentédans une célèbre communication aux IX e semainesde Spolète d’évaluer les troubles sociaux durantl’Antiquité tardive à l’aune de la force de leursupport idéologique, en dialoguant avec des histo-riens marxistes. Cette interrogation peut semblerdésuète. En ne s’attardant pas réellement sur lanature et l’étendue de ces troubles, Santo Mazza-rino considérait que seul un mouvement disposantd’une idéologie de transformation de la sociétépouvait avoir un véritable impact historique 22 . Lecélèbre chercheur italien a d’abord voulu cerner lafaçon dont les Anciens approchaient eux-mêmesl’idée de révolte sociale. Il a évoqué un texte, tropsouvent négligé dans les études actuelles, auquel ilavait donné une importance majeure pour l’étudede la société du IV e siècle dans un ouvrageprécédent de 1951, le traité anonyme De RebusBellicis . Selon ce traité difficile à dater, la politiquemonétaire de Constantin, survalorisant la monnaied’or, aurait enrichi les élites et gravement appauvriles habitants des campagnes, qui auraient montréleur ressentiment en commettant des actes de brigandage et même en soutenant des usurpa-teurs 23 . Santo Mazzarino prouvait ainsi un pointimportant: un lettré pouvait justifier des révoltespaysannes contemporaines et tenter d’en cerner lesmotivations socio-économiques. Il pouvait insistersur leur gravité en les rapprochant d’une causemajeure d’instabilité politique au IV e siècle, lesusurpations récurrentes. Cependant, Santo Mazza-rino nuançait leur importance durant l’Antiquitétardive. Selon lui, seules les transformationssociales initiées par des pouvoirs constitués, par desempereurs, comme Constantin, ou des rois, commeTotila, avaient eu un réel impact 24 .Il considérait en effet que les troubles popu-laires dans l’Antiquité tardive avaient manqué dela justification idéologique nécessaire à leur réus-site. Seuls ceux, peu nombreux, présentant uneforte dimension religieuse avaient pu proposerune ébauche de projet radical de transformationde la société 25 . Il a été amené à modifier sa percep-tion des Bagaudes. Santo Mazzarino a en effetconsacré une attention particulière à ceux du  437 26.Hydace, Chron ., 125; 128; 141-142; 158.27.Une lettre récemment découverte d’Augustin présente l’offi-cier et grand propriétaire terrien espagnol Asturius, qui aréprimé les Bagaudes de Tarraconaise en 441, comme un amiet protecteur des priscillianistes pourtant hérétiques ( Ep .,20*). Les priscillianistes ne soutenaient donc pas forcémentles Bagaudes. Sur le priscillianisme, voir Chadwick 1976;Burrus 1995.28.A.H.M.Jones avait déjà dénoncé le travers des historiensmarxistes de considérer que tout schisme ou hérésie étaitsocialement contestateur. Voir Jones 1959.29.S.Barbero Aguilera a explicitement rapproché, sans argu-mentation probante, le priscillianisme du donatisme. VoirBarbaro y Vigil 1963; Barbero Aguilera 1963.30.Cette communication était conçue comme un dialogue avecles plus importants historiens soviétiques contemporains.Ces IX e semaines de Spolète avaient justement pour thème«Il passagio dall’Antichità al Medioevo in Occidente». D’unecertaine façon, cette communication nuancée de 1961prononcée à Stockholm, haut lieu de communication entreEst et Ouest, peut être mise en rapport avec la période dedétente qui régnait alors.31.Hérodien, VII, 4; Procope, BG , III (VII), 18, 20-23. Cf. Mazza-rino 1962, p.437.32.Stroheker 1948.33.Il a montré cependant un certain intérêt pour l’étude desBagaudes dont il a offert une interprétation srcinale. Il a eneffet explicitement utilisé le modèle des luttes de décolonisa-tion comme grille d’analyse des actions de leurs actions.Ceux-ci se seraient révoltés contre les élites «collaborant»avec l’occupant romain. Cf. Mazza 1970, p.423-464; 470. nord-est de l’Espagne au V e siècle, parce qu’ilsétaient, selon lui, justement motivés dans leurrévolte par l’appartenance à une hérésie, le priscil-lianisme. Cette analyse lui permettait implicite-ment de replacer les Bagaudes dans le cadre de sonmodèle, en tant que minorité culturelle populaired’inspiration chrétienne. Il faudrait cependantprouver que les priscillianistes aient porté un réelprojet de transformation sociale. Santo Mazzarinos’est limité à évoquer les conflits entre cesBagaudes et le clergé officiel. L’évêque espagnolHydace mentionne la répression par le magister militum Asturius en 441et son remplaçant Mero- baudes en 443 de Bagaudes de Tarraconaise, plusspécifiquement de la région d’Aracelli. Il rapporteaussi l’assaut en 449 de la ville de Tyriasso,marqué par le meurtre de fédérés et de l’évêquelocal, par des Bagaudes d’Aracelli commandés parun certain Basilio et alliés aux Suèves de Galice.Ces Bagaudes auraient été massacrés en 454 parun roi Wisigoth suivant un ordre impérial 26 . PourSanto Mazzarino, le meurtre de l’évêque deTyriasso ne pouvait s’expliquer que par le carac-tère hérétique des Bagaudes locaux. Cependant, ilest étonnant que l’évêque Hydace, très critiqueenvers les priscillianistes, n’ait pas mentionnécette appartenance religieuse pour les Bagaudesd’Aracelli. L’évêque de Tyriasso peut avoir été tuéparce qu’il représentait, comme les fédérés, unsymbole de la domination perçue comme tyran-nique exercée tant par le pouvoir central que parles élites locales 27 . Le priscillianisme, tout commele donatisme, n’avait pas de véritable programmede renversement des hiérarchies sociales 28 .L’approche de Santo Mazzarino a été bien reçuepar des historiens basques espagnols, qui ont vudans cet épisode l’acte de naissance de la nationdes Vascons, avec une identité sociale et religieuse bien affirmée 29 .Santo Mazzarino dans cette communication de1961, marquait d’abord la volonté de prendre posi-tion face à certains représentants de l’historio-graphie soviétique de son époque, qui attribuaientun rôle déterminant aux troubles sociaux dans latransition entre l’Antiquité et le Moyen Âge 30 . Lespaysans, écrasés par les impôts, auraient engénéral préféré, plutôt que de se révolter, devenirclients et colons de grands propriétaires terriensqui pouvaient les protéger de l’Etat. Santo Mazza-rino évoque deux exemples à l’appui de cesanalyses: le ralliement de colons africains parleurs domini contre la politique fiscale de l’empe-reur Maximin en 238 et le soutien apporté par despaysans de Lucanie à leur maître contre la poli-tique supposée socialement révolutionnaire du roiTotila en 545 31 . Santo Mazzarino a ainsi proposéune solution de continuité pour la question de latransition entre Antiquité et Moyen Age, qui étaitd’ailleurs le thème du IX e congrès de Spolète.Influencé par le livre de Karl Stroeheker sur lemaintien de l’aristocratie sénatoriale gauloise dansl’Antiquité tardive, il a en effet cherché à cernerdès le IV e siècle les srcines de la seigneurie médié-vale 32 . Santo Mazzarino pouvait ainsi conclure quela nouvelle histoire, celle du Moyen Age, avait étéécrite non par les Bagaudes mais par les seigneursvassaux. Ceci peut contribuer à expliquer queMario Mazza, un de ses élèves, ait plus insisté surles conflits entre prolétariat urbain et élites muni-cipales qu’aux troubles ruraux dans une étude de1973 consacrée aux luttes sociales du III e siècle 33 .Andrea Giardina, un autre élève de SantoMazzarino, et Lellia Cracco-Ruggini, dans deux
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