manuel de la escalera mourir après le jour des rois

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manuel de la escalera mourir après le jour des rois manuel de la escalera mourir après le jour des rois Mourir après le jour des Rois est un chef-d œuvre des lettres espagnoles. Il rassemble plusieurs textes que Manuel de la Escalera écrivit en prison entre 1944 et Le plus long de ces récits est le journal tenu entre le 15 décembre 1944 et le 17 janvier 1945, dans les couloirs de la mort de la prison d Alcalá de Henares où l auteur attend d être fusillé. Car dans l Espagne catholique, apostolique et romaine du général Franco, on ne fusille pas entre la Nativité et l Épiphanie. Alors, durant la trêve, les prisonniers continuent de vivre et attendent le télégramme portant les noms de ceux qui vont mourir, peut-être le leur n y figurera pas. Les autres récits dressent quelques portraits des compagnons disparus, racontent la captivité. Raconter pour ne pas oublier. Tous ces récits disent la tragédie de la mort et de l enfermement, l appétit de vivre, la dignité, le rire. L émotion palpable qu éveille ce texte en fait un témoignage universel contre la barbarie de tous les temps, une lecture nécessaire. MOURIR APRÈS LE JOUR DES ROIS Manuel de la Escalera, écrivain, sculpteur, cinéaste et traducteur est né le 6 août 1895 à San Luis Potosí au Mexique. Il passe sa jeunesse entre le Mexique et l Espagne et poursuit des études d histoire de l art, de sculpture et de cinéma dans différentes villes européennes. Républicain et communiste, il est fait prisonnier après la chute des Asturies en 1937 et ne retrouvera la liberté que 23 ans plus tard, en Il commence à écrire en prison. Condamné à la peine capitale, il compose son premier récit Mourir après le jour des Rois, en cachette, dans les couloirs de la mort d une prison franquiste en Il apprend l anglais littéraire et traduit des nouvelles de Katherine Mansfield, des textes de W. Somerset Maugham et des récits de William Saroyan. Il publie Cuando el cine rompió a hablar (1971), Mamá grande y su tiempo (1980), Cuentos de nubes (1881). Manuel de la Escalera est mort le 22 avril 1994 à Santander, en Espagne. MANUEL DE LA ESCALERA MOURIR APRÈS LE JOUR DES ROIS Traduit de l espagnol (Mexique) par Marie-Blanche REQUEJO CARRIÓ CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR Titre original : Muerte después de Reys Ediciones Akal, S.A. Christian Bourgois éditeur, 2018 pour la traduction française ISBN 15 décembre 1944 Cette nuit nous avons enfin dormi entre les murs blanchis du cube que l on nous réserve pour ultime domicile. De là, dans un petit matin noir d un jour d hiver, nous passerons, par la fumée des armes, à une autre géométrie, de terre, cette fois. La journée a été mouvementée et le contraste avec notre vie monotone de prisonniers, si violent, que nos nerfs, faute d entraînement, accusent le changement. J ai ainsi passé la nuit dans un demi- sommeil, ponctué par la sonnerie des heures d une horloge lointaine et les alertes. Assistant au défilé désordonné d images diurnes. Le moment que je revois maintenant en esprit avec le plus d intensité, n est pas celui où l on nous a signifié notre sentence de mort, mais celui de notre arrivée dans la petite prison de la localité, après avoir quitté la maison d arrêt, où nous avons attendu notre tour avant de comparaître devant les juges militaires, et le visage du fonctionnaire qui vint nous recevoir avec des manières rudes, les yeux soupçonneux de chaque côté de son nez fort, mais qui s avéra ensuite être un brave homme et qui finit par nous raconter une bonne partie de sa vie, la nouba qu il avait faite la 7 nuit antérieure et les rapports auxquels il dut se plier en raison de l évasion de prisonniers sous sa surveillance. Ce dernier point explique sa méfiance. Habitué à côtoyer des voleurs à la tire et des vide- goussets, nous sommes, à ses yeux, «dangereux». Je me remémore également dans tous ses détails la marche entre des rangées de gardes civils, des dixhuit condamnés, menottés deux par deux, le long des rues d Alcalá de Henares, pavées de petits cailloux. Et la salle où eut lieu le Conseil de Guerre, avec son atmosphère propre aux pièces inhabitées. Les rangées de bancs sans dossier, pour un public presque inexistant, et puis l estrade au fond, aux allures de scène, ce qu elle est en réalité. Là, peu à peu, une théorie de messieurs aux uniformes variés s est rassemblée, le sabre entre les jambes, prêts à faire la digestion il devait être quatre heures de l après- midi sans perdre leur dignité de juges, chose qu ils réussirent à l exception de quelques dodelinements de tête. Il y a plusieurs balcons et le dernier rayon de soleil de l après- midi, pénétrant par l un d eux, éclaire de biais le pied d un Christ qui se trouve au centre de la table du tribunal. Le Christ du jugement, probablement fait dans un atelier d Olot, au milieu des jurons et des blasphèmes des fondeurs parce que le moule ne prenait pas l empreinte ou que la pâte mettait du temps à se solidifier. Le procureur est souffreteux et nerveux, volontaire pour cette charge parce que son père est tombé à la guerre. L avocat de la défense est un jeune qui fait ses débuts à la barre avec nous, et qui de temps en temps 8 regarde ses supérieurs hiérarchiques à la recherche de leur assentiment, craignant d en faire trop. Ni le juge d instruction ni le président du tribunal ne sont encore arrivés. Ce dernier, un lieutenant- colonel, fait enfin son apparition ; il est pressé et enveloppé dans une magnifique cape bleue. Sans l enlever, il se met à lire aussitôt quelque chose que l on ne comprend pas ; mais la lumière s éteint et il doit terminer sa lecture à la lueur d une allumette. Il y a des coupures d électricité. Le soleil a totalement disparu et l on apporte des bougies. Peu de temps après, la lumière revient. Le rapporteur est allé parler avec le procureur et l avocat. J ai appris par la suite que c était pour leur proposer de retirer mon dossier de l affaire parce que j avais déjà été jugé pour le même délit et dans la même salle un mois et demi auparavant, lors d un jugement très sommaire réglé en urgence, et condamné à quinze ans de prison. Mais le juge d instruction, le colonel Eymar, entra à ce moment- là et un conciliabule de bottes se tint devant la table du tribunal. La proposition ayant été rejetée, le procureur et l avocat retournèrent à leurs places respectives. Le juge d instruction regagna également la sienne et après avoir retiré sa cape, il jeta sa grosse épée sur la table couverte de dossiers et de paperasses, du geste de celui qui jette son atout au jeu de la brisque. À présent mes yeux sont allés se poser on n éteint pas la lumière dans le couloir de la mort sur la cravate accrochée à un clou rouillé du mur. Je me souviens que ce n est pas la mienne et que je dois la rendre. C est celle que j ai portée devant le conseil de guerre. Le costume et le manteau, empruntés également, je les 9 ai déjà rendus. Nos juges, eux, sont revêtus de leurs uniformes militaires flamboyants et nous, les détenus, pour ne pas être en reste, de nos habits civils les plus somptueux. Hélas, comme beaucoup, nous n avons rien d autre que les vêtements que nous portions sur le dos lorsqu on nous a arrêtés, avec lesquels nous avons dormi sur le sol des cachots, avec lesquels nous avons subi les interrogatoires au troisième degré, et si ces vêtements ne sont pas tachés de sang ou déchirés et recousus, ils sont sales et peu présentables. Nous ne voulons pas nous montrer devant eux comme des victimes pitoyables et, par un esprit de dignité collective, ceux qui ont des vêtements en bon état les prêtent à ceux qui n en ont pas. Certaines cravates ont comparu une douzaine de fois devant le conseil de guerre et des manteaux sont revenus après avoir écopé de plusieurs peines capitales. Nombre de ceux qu ils ont enveloppés, se trouvent à présent sous une couche de terre. Comme en réalité il s agit d une comédie, il faut s habiller ou se déguiser pour la jouer. Eux et nous. Peut- être serait- il plus juste de la qualifier de farce tragique. À Madrid, malgré la terreur, nous aurions eu un public plus nombreux. C est pour cela que le tribunal spécial des délits contre le régime a été déplacé à cet endroit. Ici, nous n avons eu d autres spectateurs que quelques parents une douzaine au fond de la salle, mais ils représentaient tout un peuple, une nation peut- être, à l exception du corps judiciaire. C est lorsque la cour se retira pour délibérer, que commença en réalité le jugement. Quoiqu il ne faille pas s attendre à beaucoup de réductions sur les condamnations décidées d avance. 10 Lorsque nous sommes retournés à la prison, après le Conseil, le colonel Eymar nous a signifié les sentences. Ce juge d instruction spécial, bras droit du caudillo, est un homme mutilé pour la patrie. C est-à- dire qu il a une balle logée dans son cerveau qui entretient sa haine du «rouge» vivant. Ou plutôt du «rouge» mort. De retour du premier Conseil, il y a un mois et demi, il m avait dit : Signe. Il tutoie tout le monde. Cette fois- ci tu t en tires pour quinze ans. Mais je t attends au tournant la prochaine fois. La prochaine fois? Je l interrogeai sans comprendre. Je n obtins aucune réponse. La prochaine fois, c est celle d aujourd hui. Ce qu en termes juridiques on appelle la peine capitale ou la peine de mort, mais que les condamnés ont baptisé d un nom propre et féminin : la Pepa. Ce surnom donné à la parque franquiste a été inventé par les prisonniers des premières années de la répression, tout de suite après la fin de la guerre, lorsqu ils étaient plusieurs milliers à être condamnés à la Pepa. Nous, nous utilisons moins ce nom. C est comme pour tout. Avec le temps, il est passé de mode. Aujourd hui la Pepa est un personnage historique. 16 décembre La cour dans laquelle nous sortons, nous, les condamnés à mort, avec ses petits jardins, sa pièce d eau et ses bancs de faïence, a des allures de couvent que le portail et les murs de l église accentuent encore. Je le connaissais déjà puisque j y descendais lorsque je n étais pas «condamné», mais simplement «dangereux», et aussi parce que tous les prisonniers le traversent le dimanche pour aller à la messe obligatoire. À présent, peut- être parce que nous sommes moins nombreux, il me semble plus accueillant et plus tranquille. On y joue, on s y promène, on y discute, bien qu il y ait parfois de longues pauses dans les conversations. Bien sûr, personne ne parle du Conseil de Guerre. D un côté, parce qu on le considère comme une farce, d un autre, parce que nous serions tels des fantômes se racontant les uns aux autres des détails de leur enterrement. Néanmoins, le critère qui l emporte est celui qui veut que tout condamné à mort doit rester de bonne humeur. Et, pour combattre cette atmosphère de plomb, on organise des parties de ballon et d autres sports occasionnels, où nous faisons preuve d une pugnacité cordiale, et même d une certaine violence. 12 On rit aussi, avec naturel ou vantardise. Mais sur le visage des «sages», il y a certains traits que le rire n efface pas. Eux, les anciens, ne le remarquent pas, mais les nouveaux arrivés, oui. Une chose est sûre, c est que la vie, malgré tout, reprend son rythme normal. Le temps qu il nous reste à vivre, deux mois, tandis que la sentence suit son cours et qu elle est approuvée par le Conseil des Ministres de Madrid après être passée entre les mains du capitaine général, nous semble extrêmement long. Et bien que nous vivions d aumône, nous vivons normalement. En règle générale le sommeil est profond et l appétit est bon. J ai quant à moi été étonné de me voir manger avec plus d appétence que dans la rue. Peut- être est- ce une réaction de défense de l organisme ; je ne sais pas. J ignore aussi si ce bel appétit prendra fin lorsqu approchera le terme des deux mois. Mais pour le moment, au bout de deux ou trois jours, nous nous sommes, les nouveaux, déjà acclimatés. La tragédie ne peut se prolonger davantage sans devenir ordinaire et perdre en intensité ; le condamné vit alors d une manière plutôt tranquille, en attendant la fin tout en sachant que chaque jour qui passe l accélère, comme le cancéreux sait qu il fabrique peu à peu la bombe qui va détruire son organisme. Cette normalité provisoire a été une surprise pour moi. J imaginais, comme nous savions nos vies limitées, que cette limitation nous ferait vivre avec plus d intensité, et que chaque minute aurait une signification inédite. Mais rien de tout cela n a lieu. Tout est normal et la normalité, c est la collectivité. Car 13 aujourd hui, être condamné à mort n a rien d exceptionnel et pour lors, celui qui va mourir n est pas seul. Ma cellule fait quatre mètres sur trois, les murs sont blanchis à la chaux et ceux qui donnent sur la cour font presque un mètre d épaisseur, comme on peut le remarquer aux fenêtres garnies de robustes barreaux. Le sol est fait de petits carreaux rougeâtres, non émaillés et dans un angle, des latrines rudimentaires, que l on n utilise pas, et une cruche d eau qu il faut remplir lorsque l on sort dans la cour. Je partage donc ma cellule avec mes deux camarades de procédure, également bons pour le poteau d exécution. L un d eux s appelle Manuel Mota Montero. C est un relieur madrilène qui a consacré toute sa vie aux luttes sociales. Lorsqu il est de bonne humeur il a le charme authentique du peuple de Madrid. Petit et portant des lunettes, il marche de long en large dans la cellule, étroite pour trois, en «ressassant», autrement dit, en pensant à sa femme, une vraie Madrilène elle aussi, obligée à présent de vendre des dixièmes de billets de loterie dans les rues. Je la connais parce qu elle a fait partie du groupe restreint qui a assisté à notre conseil. Mota, tout en marchant, soutient de sa main droite son coude gauche, qu après les «interrogatoires», il ne pouvait plus bouger. Alors que les policiers le frappaient depuis un bon moment sans s arrêter, et sentant qu il allait perdre une fois de plus connaissance, il se retourna vers l un d eux et lui dit : «Mais, vous ne vous reposez donc jamais? Dans tous les métiers on fait une pause cigarette». Sans l ombre d un doute, ce cogne manquait d humour. Il s est senti tellement offusqué que, voyant Mota si petit, 14 il le souleva en l air et le jeta par la fenêtre. C était au deuxième ou au troisième étage, mais Mota a eu la chance de heurter dans sa chute une bâche ou un autre obstacle qui amortit le coup. Si cela n avait pas été le cas, le colonel Eymar aurait maintenant moins de travail. Mon autre compagnon, Alfonso Salueña, ancien adjudant dans l armée de l air, avait pris le parti de la République au début du soulèvement, alors qu il était, je crois, à Ifni et, dégradé, il fut envoyé en prison. Je ne sais pas grand- chose de lui. Même lorsque, détail curieux, c est le seul que je connaisse du procès. Mota, lui, je l ai connu au commissariat de police, et les autres, en prison. En réalité, on m a inclus dans cette affaire dans la seule intention de me juger à nouveau et de me condamner à mort, sans aucune accusation concrète, hormis celle de «tentative de suicide» et de «volonté de fuir la justice». À droite et à gauche de notre cellule il y a d autres condamnés dont l heure de la mort est plus proche, ils sont là depuis plus longtemps que nous. Et puis, sur nos murs, il y a encore des inscriptions, certaines très anciennes et effacées, d autres récentes, à travers lesquelles des camarades qui sont passés par là nous parlent, nos prédécesseurs. Certaines de ces inscriptions sont d une simplicité émouvante. Elles s efforcent d enregistrer avec une rigueur de notaire le jour et l heure où ils sont entrés dans la cellule avec leur condamnation à mort, en donnant leurs noms et prénoms, le nom du village où ils sont nés ; ou alors, pour d autres, l heure, le jour, le prénom, le nom et le village de ceux qui ont été emmenés, de ceux qu ils ont vu partir vers la mort tandis qu ils étaient là, en 15 témoins. À qui s adressent ces lignes? À nous sans doute, à nous qui venons derrière. D une manière ou d une autre, à la postérité, même si elles le font de la façon la plus rudimentaire qui soit. Par conséquent, nous ne sommes pas des navigateurs solitaires du Styx, mais nous allons vers la mort comme jadis les toreros entraient dans la place : dans une voiture bondée et assis sur deux rangées, face à face. Dans ces moments, j aimerais être seul. Je crois que j écrirais mieux. Mais malgré ce désir ardent de solitude que j ai éprouvé toute ma vie et qui maintenant se fait plus aigu, je ne me décide pas à suivre l exemple de A.A. et à demander une cellule pour moi tout seul, chose que l on m accorderait certainement. Quelque chose en moi se soulève à l idée de devoir me séparer de mes deux compagnons. À présent, la conversation dans notre cellule a pris fin. Salueña, qui affronte la mort avec un stoïcisme paresseux, s est endormi. Mota «ressasse». Avec le silence, je devrais me sentir mieux pour écrire. Mais rien de plus ne me vient à l esprit et j ai les doigts engourdis par le froid. 17 décembre Comme les condamnés à mort aiment prendre la plume, ébaucher des requêtes, écrire des lettres, lancer des appels. Notre espace et notre temps sont limités, et les possibilités d action, très rares. Le trait de la plume dure si longtemps, lui! Il peut aller si loin! Plusieurs condamnés écrivent des vers et des récits. Quant au courrier, c est la préoccupation principale et la plus grande espérance du prisonnier. Il sait qu il ne pourra pas dire tout ce qu il veut ; qu entre lui et la personne qui attend sa lettre avec angoisse, le censeur est là, fourrant son nez dans les recoins de son intimité, de ses sentiments et de ses espérances. Il sait qu il doit remettre sa lettre ouverte et que celle qu il recevra aura été violée. Que ses lignes sont comptées et que toute phrase dont le sens paraît douteux, peut empêcher la lettre de partir ou peut la couvrir de grosses taches noires. Mais en dépit de tout, que d anxiété dans l attente du courrier! Que d avidité dans la lecture d une lettre lorsqu elle arrive! On y jette tout d abord un coup d œil général, à la recherche de la phrase ou du nom attendu : «Elle est née hier, c est une fille. Rosa va bien, mais elle est épuisée ; c est normal.» «Mary a trouvé un travail. Toi, ne t inquiète 17 pas, nous allons bien nous débrouiller.» «Le frère de don José va parler avec un neveu du général» Puis on lit son courrier de haut en bas, mot après mot, lettre après lettre. Plusieurs fois de suite Combien de fois un prisonnier va- t-il lire sa lettre? Généralement, les nouvelles sont pleines d espoir. La famille ou les amis sont allés voir Son Excellence Monsieur Un tel ou Monseigneur Untel. Lorsqu il s agit de la mère ou de la femme on lui adresse des paroles réconfortantes ou on la raccompagne jusqu à la porte. Et puis en général, les condamnés à mort ne se font pas autant d illusions que leurs familles ; ils ont la triste expérience de ceux qui ont vu de nombreux compagnons partir pour le poteau d exécution, emportant dans leurs poches des lettres comme celles- là. Face à une femme qui implore, qui pleure et s agenouille, il faut bien dire quelque chose. Le grand homme apparaît comme un gentleman. Après quoi Il y a aussi ceux qui écrivent, comme moi, sans savoir exactement à qui ni pourquoi. Ceux qui pensent que, s ils n écrivent pas maintenant, ils ne pourront plus jamais écrire. Moi, je me suis proposé de remplir chaque jour quelques feuilles de ce carnet, je ne sais pas très bien comment. J ignore ce qui va se passer ou ce que je vais dire. J ai envie de parler de la vie quotidienne de la prison et de mes compagnons ; mais à chaque instant je me sens assailli par les souvenirs de «la rue». Qu est- ce que «la rue»? Quelque chose qui commence de l autre côté des grilles et des murs. Qui ne comprend pas seulement les zones urbaines, mais qui embrasse les montagnes, les mers, les continents ; le reste du monde où l on peut se déplacer sans voir son 18 chemin barré par des grilles et des ve
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