La naissance des intellectuels au XIIe siècle

Description
La naissance des intellectuels au XIIe siècle

Please download to get full document.

View again

of 11
All materials on our website are shared by users. If you have any questions about copyright issues, please report us to resolve them. We are always happy to assist you.
Information
Category:

Products & Services

Publish on:

Views: 4 | Pages: 11

Extension: PDF | Download: 0

Share
Tags
Transcript
  La naissance des intellectuels au XII e  siècle  par Cédric G IRAUD   Parler d’intellectuels au XII e   siècle, c’est pour tout historien faire référence au célèbre livre de Jacques Le Goff paru en 1957 :  Les intellectuels au Moyen Âge 1 . Comme il est  bien connu, le mot, appliqué à la période médiévale, est doublement anachronique : les médiévaux utilisaient le vocable latin surtout comme adjectif ( intellectualis ) par opposition à « matériel » ( materialis ) ; son emploi comme substantif en français, d’abord péjorat if, et son acception canonique contemporaine apparurent seulement à la fin du XIX e   siècle dans le contexte de l’affaire Dreyfus 2 . Le mot d’«  intellectuels » connut depuis lors une fortune considérable aussi bien dans l’espace social que dans l’historiograp hie qui les voit ou fait naître, trahir ou mourir selon les nécessités du moment. L’expression permit à Jacques Le Goff de rendre compte, de manière expressive, d’une situation nouvelle propre aux écoles du XII e  siècle 3  : la  professionnalisation dans les milieux urbains de maîtres « qui font métier de penser et d’enseigner leur pensée  » 4 . L’histoire des intellectuels s’écrivit comme un triptyque qui fit se succéder leur naissance au XII e  siècle, leur apogée au XIII e  siècle et leur mutation en humanistes à partir du XIV e  siècle. Si le recul de cinquante ans permet de corriger aisément le détail de la narration, force est de constater que la valeur scientifique et littéraire de la geste qui est contée demeure indéniable. Il n’est pas étonnant dans ces conditio ns que le modèle interprétatif de Le Goff n’ait pas été réellement remis en cause. En 1991, Alain de Libera proposa de compléter l’approche sociologique de Le Goff par une démarche plus résolument philosophique : les intellectuels sont ceux qui se désignent et se pensent comme  philosophi  et font passer leur idéal de pensée du domaine universitaire à la sphère laïque 5 . Dans l’interprétation d’Alain de Libera, la constitution des intellectuels en groupe s’accompagna donc de leur « déprofessionalisation ». En 1997, Jacques Verger tenta un essai de sociologie historique des milieux scolaires des  XIV e  et XV e  siècles et préféra parler pour les caractériser de « gens de savoir » définis par des compétences intellectuelles acquises et des compétences pratiques revendiquées 6 . De manière plus insidieuse qu’une contestation frontale, la diffusion du terme à toutes les époques historiques tend à diluer la précision du concept : la Grèce ancienne comme la « République des lettres » posséderaient des figures de l’intellectuel qu’il est loisible à l’historien de passer en revue. Il est, par conséquent, à craindre qu’un emploi non critique du mot lui fasse perdre la saveur anachronique en laquelle consistait sa vertu heuristique. L’intellectuel ne doit pas être réduit à une s imple figure illustrant une histoire des idées, mais doit s’entendre d’un type social. Pour en donner une définition médiévale, les difficultés propres à la sociologie contemporaine des intellectuels redoublent : comme ses homologues contemporains, l’intel lectuel médiéval parla de lui Au seuil de cet article, j’ai plaisir à remercier    Pascale Bourgain à l’invitation de laquelle j’ai prononcé cette conférence le 9 décembre 2010. Cette version, légèrement remaniée, tient compte de la discussion avec Jacques Verger et John Baldwin que je remercie vivement de leurs suggestions. 1 Jacques L E G OFF ,  Les intellectuels au Moyen Âge , Paris, 1957 (  Points ,  Histoire ), 2 e  éd. 1985. 2 Mariateresa F UMAGALLI B EONIO B ROCCHIERI , « L’intellectuel  », dans  L’homme médiéval  , dir. Jacques Le Goff, Paris, 1989 (  Points ,  Histoire ), p. 201-232, à la p. 201. 3 Alain B OUREAU , « Intellectuals in the Middle Ages, 1957-95 », dans The Work of Jacques Le Goff and the Challenges of Medieval History , éd. Miri Rubin, Woodbrige, 1997, p. 145-155, à la p. 146. 4 J. L E G OFF ,  Les intellectuels , p. 4. 5 Alain de L IBERA ,  Penser au Moyen Âge , Paris, 1991 ( Chemin de pensée ), p. 9-13. 6 Jacques V ERGER  ,  Les gens de savoir en Europe à la fin du Moyen Âge , Paris, 1997 (  Moyen Âge ), p. 3-4.  et son discours tendit à étouffer les voix de ses concurrents. Il n’est que de rappeler le cas typique de Pierre Abélard († 1142) discréditant tour à tour les maîtres qui l’ont formé tels Guillaume de Champeaux († 1122) et Anselme de Laon († 1117). De plus, la faible minorité concernée rend l’étude sociale difficile puisque le groupe (l’ intelligentsia ) se dérobe au profit d’individus, de surcroît mal documentés pour le XII e  siècle, même pour les plus fameux. Afin de présenter les intellectuels du XII e  siècle, il convient de combiner à la fois l’étude d’une catégorie socioprofessionnelle et d’individualités irréductibles, ce qui permet en retour de dégager le statut même de l’intellectuel.  Les témoignages retenus ici concernent avant tout les écoles situées dans le Nord du royaume de France au détriment du midi, des pays d’Empire et de l’Italie. Les écoles septentrionales fournissent, en effet, un observatoire privilégié dans la mesure où les  plus grands maîtres du XII e  siècle y o nt enseigné. En outre, malgré l’importance des  professeurs laïcs de droit et de médecine des pays méditerranéens, les maîtres en  sacra  pagina , depuis Pierre Abélard jusqu’aux représentant de l’«  école biblique-morale » 7 , sont également majoritairement représentés car ce sont leurs exemples qui fournissent les indices les plus nets d’une «  conscience magistrale ». Pour présenter ces intellectuels, il sera d’abord utile de préciser les contours de ce groupe avant d’étudier la géographie intellectuelle du XII e  siècle. Les intellectuels Des magistri   L’intellectuel du XII e  siècle est avant tout défini par sa fonction : c’est un maître ( magister  ). Il appartient de ce fait à un groupe restreint parmi tous les litterati  qui, ayant eu accès à une instruction « primaire », possédaient la capacité d’écrire et de lire le latin. Il s’agit donc d’un clerc, mises à part les exceptions de lettrés laïcs comme les juristes et les médecins, surtout dans le Midi, ou encore les poètes et les chroniqueurs. Faute d’une étude d’ensemble dont la possibilité même demeure hypothétique, il est difficile de donner une vue systématique sur l’srcine sociale des maîtres  : les cas individuels ne  permettent pas de tirer de conclusion ferme sauf à noter que les fils de chevaliers comme Pierre Abélard ou Pierre le Chantre († 1197) côtoyaient les enfants de paysans tels Anselme de Laon ou Étienne Langton († 1228). Les milieux scolaires se révélèrent donc aptes à intégrer tous les ordres sociaux et leur essor ne saurait par conséquent être lié à l’action d’un groupe particulier comme celui des burgenses 8 . Comme le savoir, don divin, ne devait normalement pas faire l’objet d’une rémunération, il s’en fallait de beaucoup que le statut de magister   conférât à son 7  Sur l’expression et ce qu’elle recouvre, voir M. G RABMANN ,  Die Geschichte der scholastischen Methode , Freiburg in Breisgau, 1911, t. 2, p. 467-501 ; John W. B ALDWIN ,  Masters, Princes and Merchants, The Social Views of Peter the Chanter and his Circle , Princeton, 1970, t. 1, p. 17-46 ; F. M ORENZONI ,  Des écoles aux  paroisses. Thomas de Chobham et la promotion de la prédication au début du  XIII  e  siècle , Paris, 1995 ( Collection des études augustiniennes ,  série Moyen Âge et temps modernes , 30), p. 67-95 et N. B ÉRIOU ,  L’avènement des maîtres de la Parole. La prédication à Paris au  XIII  e  siècle , t. 1, Paris, 1998 ( Collection des études augustiniennes ,  série Moyen Âge et temps modernes , 31), p. 30-48. 8 Jacques V ERGER  , « Des écoles à l’université  : la mutation institutionnelle », dans  La France de Philippe  Auguste. Le temps des mutations , éd. Robert-Henri Bautier, Paris, 1982 ( Colloques internationaux du Centre national de la recherche scientifique , 602), p. 817-846, à la p. 836 ; I D ., « À propos de la naissance de l’université de Paris  : contexte social, enjeu politique, portée intellectuelle », dans Schulen und Studium im  sozialen Wandel des hohen und späten Mittelalters , éd. Johannes Fried, Sigmaringen, 1986 ( Vorträge und  Forschungen ,  Konstanzer Arbeitskreis für mittelalterliche Geschichte , 30), p. 69-96, repris dans  Les universités  françaises au Moyen Âge , Leiden  –   New York  –   Köln, 1995 (  Education and society in the Middle Ages and  Renaissance , 7), p. 1-36, aux p. 24-25.  détenteur l’indépendance financière. La charge de maître n’excluait donc pas l’exercice d’autres fonctions cléricales. Les nombreux exemples de maîtres prébendés tendent à  prouver que, sauf cas particulier d’un maître très renommé comme Abélard, l’enseignement ne constituait pas une sou rce de revenus suffisants. Dans les écoles cathédrales, l’exercice du magisterium   dépendait de l’évêque qui le confiait le plus souvent à un chanoine (  scolasticus ) avec une grande diversité locale : l’écolâtre pouvait être également chantre, chancelier ou archidiacre. Il arrivait même que l’évêque fît appel à un clerc extérieur au chapitre comme l’atteste le cas d’Odon de Tournai († 1113) 9 . L’augmentation de la demande en matière scolaire dès le début du XII e  siècle créa d’ailleurs d’importantes tensions en tre les autorités locales (le plus souvent l’évêque ou son représentant, le chancelier) et des magistri  qui enseignaient sans en avoir obtenu la permission. De manière générale, la papauté avec Alexandre III (1159-1181) donna à la licence son caractère systématique ( licentia docendi ) et soutint sa collation à titre gratuit, permettant ainsi la multiplication du nombre des maîtres. Cependant, la politique pontificale ne répondit qu’imparfaitement aux problèmes que  posait l’enseignement dans les plus grandes villes comme Paris. En effet, les églises  parisiennes ne suffisaient pas à fournir des prébendes à tous les maîtres, ce qui les  poussait à faire payer leurs leçons. La pratique, contraire au droit, fut cependant légitimée par des maîtres parisiens de la fin du XII e  siècle comme Pierre le Chantre, Étienne Langton et Robert de Courson († 1219). Selon eux, le maître prébendé ne devait  pas accepter d’argent, alors que le maître ès arts non prébendé pouvait en recevoir et que le théologien non prébendé était autorisé à accepter des aumônes de ses étudiants 10 . À l’obligation de ne pas faire commerce de la science divine succéda la reconnaissance d’un juste salaire dû au travail du maître. À côté des maîtres de premier plan qui pouvaient seuls revendiquer le titre d’intellectuels, il existait également une cohorte de maîtres et d’aides qui assuraient le fonctionnement des écoles et formaient ce qu’on peut appeler une  Lumpen-intelligentsia . L’importance des effectifs et la diversité des tâches à accomplir (leçons, su rveillance des élèves, assistance à l’office) rendaient, en effet, nécessaire la présence de plusieurs professeurs subordonnés à l’écolâtre. Dans le cadre d’un chapitre cathédral, ces maîtres auxiliaires, dont il est impossible d’indiquer le nombre précis,  recevaient des prébendes ou un simple bénéfice. L’écolâtre se réservait ainsi les cours les plus  prestigieux et abandonnait à ses aides la formation des plus jeunes. De manière plus large, le maître était aidé dans sa tâche par des auxiliaires qui le secondaient notamment  pour recueillir et diffuser son enseignement. Les plus à même de fournir cette aide étaient les élèves avancés auxquels le maître pouvait confier le soin de mettre par écrit ses cours. En effet, les écoles urbaines du XII e  siècle ne connaissaient pas encore un système de production de manuscrits comparable à celui de la  pecia   de l’époque universitaire. Il fallait donc recourir à d’autres moyens  : un exemple célèbre de la manière dont un enseignement en  sacra pagina était mis par écrit dans les années 1120 est fourni par Laurent, un élève d’Hugues de Saint - Victor († 1141). Dans sa préface aux Sententiae de divinitate   d’Hugues, Laurent expliqua la manière dont il fut sollicité par ses condisciples pour garder trace de l’enseignement du maître victorin. Laurent joua donc le rôle de secrétaire de l’école en faisant authentifier une fois par semaine par le 9 Philippe D ELHAYE , « L’organisation scolaire au XII e  siècle », Traditio , t. 5, 1947, p. 211-268, aux p. 247-248, repris dans  Enseignement et morale au  XII  e  siècle , Fribourg  –   Paris, 1988, p. 1-58. 10 John W. B ALDWIN ,  Masters, Princes and Merchants , p. 117-130 ; I D ., « Master at Paris from 1179 to 1215. A social Perspective », dans  Renaissance   and Renewal in the Twelfth Century , éd. Robert L. Benson, Giles Constable et Carol D. Lanham, Cambridge Mass., 1982 (réimpr. Toronto, 1991), p. 138-172, aux p. 158-160.  maître les notes prises sur des tablettes 11 . Dans certains cas, comme les Sententiae   d’Abélard, la situation est moins nette puisque le maître ne paraît pas avoir fait diffuser lui-même son cours. Les différentes versions trouvées dans les manuscrits semblent indiquer que le maître révisait régulièrement son cours et que ces différents états étaient  pris en notes par les étudiants au cours du temps 12 . Les  scriptoria  monastiques contribuaient également à la diffusion d’œuvres scolaires. Le cas d’Hugues de Saint - Victor est encore une fois bien documenté puisqu’à sa mort en 1141, l’abbé de Saint - Victor Guilduin († 1155) décida de réunir tous les écrits du défunt maître pour en donner une édition complète. Les cahiers de ces  opera omnia  furent ensuite transcrits et servirent de point de départ à une diffusion considérable dans toute la chrétienté 13 . Des hommes d’influence  Outre sa fonction de maître, l’intellectuel du XII e   siècle est défini par l’influence qu’il exerça en raison de son savoir ( litterae ) et de ses mœurs ( mores ) 14 . Cette influence, qui tenait à la fois à la compétence et à la reconnaissance sociale, était sanctionnée par la réputation ou  fama , capital symbolique dont bénéficiait le maître 15 . Grâce à sa  fama , le maître attirait des textes attribués à plus ou moins bon droit, des élèves, et, de façon plus indirecte, l’attention de certains contemporains. Autant que la mesure d’un succès, la  fama  apparaissait comme la manifestation, par essence toujours un peu mystérieuse, de l’ auctoritas   du maître. Elle n’était donc pas la simple constatation d’un ouï -dire, mais  possédait des conséquences sociales : elle créait une réputation et, par conséquent, touchait aussi à l’identité personnelle du maître. De plus, l’image sociale du maître ne se limitait pas à une compétence purement intellectuelle, mais concernait aussi plus largement le domaine des mores . En effet, à une époque où le cadre universitaire n’organisait pas encore la vie scolaire, les liens affectifs jouaient un rôle primordial de lien social au sein de la communauté scolaire. Comme l’attestent amplement les correspondances, les épitaphes ou les chroniques, l’amitié e ntre le maître et les élèves servait de cadre pour éduquer les  scolares 16 . Cependant, cette affectivité n’était pas uniquement orientée vers des manifestations comme l’admiration et la louange. L’importance de la  fama  expliquait également que les conflits ne fussent pas absents des écoles 17  : ils servaient à établir la réputation de nouveaux maîtres et illustraient la façon 11 Hugo de Sancto Victore, Sententiae de divinitate , éd. Ambrogio M. Piazzoni, « Ugo di San Vittore auctor   delle  Sententiae de divinitate », Studi medievali , t. 23, 1982, p. 861-955, à la p. 912. 12 Petrus Abaelardus, Sententie magistri Petri Abaelardi , éd. David Luscombe, Julia Barrow, Charles Burnett, Katherine Keats-Rohan et Constant Mews, Turnhout, 2006 ( Corpus christianorum continuatio mediaevalis , 14),  p. 73*-75*. 13 Dominique P OIREL ,  Livre de la nature et débat trinitaire au  XII  e  siècle, Le De tribus diebus  de Hugues de Saint-Victor  , Turnhout, 2002 (  Bibliotheca Victorina , 14), p. 27-86 ; Ralf M. W. S TAMMBERGER  , « Die Edition der Werke Hugos von Sankt Viktor († 1141) durch Abt Gilduin von Sankt Viktor († 1155). Eine Rekonstruktion », dans Schrift, Schreiber, Schenker. Studien zur Abtei Sankt Viktor in Paris und den Viktorinern , éd. Rainer Berndt, Berlin, 2005 ( Corpus Victorinum ,  Instrumenta , 1), p. 119-231, aux p. 119-161. 14 C. Stephen J AEGER  , The Envy of Angels, Cathedral Schools and Social Ideals in Medieval Europe (950-1200) , Philadelphia, 1994. 15 Cédric G IRAUD ,  Per verba magistri, Anselme de Laon et son école au  XII  e  siècle , Turnhout, 2010 (  Bibliothèque d’histoire culturelle du Moyen Âge , 8), p. 103-104. 16 Mia M ÜNSTER  -S WENDSEN , « The Model of Scholastic Mastery in Northern Europe c. 970-1200 », dans Teaching and Learning in Northern Europe, 1000-1200 , éd. Sally N. Vaughn et Jay Rubenstein, Turnhout, 2006 ( Studies in the early Middle Ages , 8), p. 307-342, aux p. 308-318. 17 C. G IRAUD , «  Per verba magistri . La langue des maîtres théologiens au premier XII e  siècle », dans  Zwischen  Babel und Pfingsten / Entre Babel et Pentecôte, Sprachdifferenzen und Gesprächsverständigung in der Vormoderne (8.-16. Jahrhundert). Différences linguistiques et communication orale avant la modernité (  VIII  e -  dont la lectio  pouvait, par le biais des quaestiones , tourner à la disputatio , voire à la confrontation. Un des exemples les plus célèbres de la tension existant entre maître et élève est fourni par l’affrontement entre Pierre Abélard et Anselme de Laon, tel qu’Abélard le décrivit 18 . On sait avec quelle insolence le logicien aborda vers 1113 le vieux maître : type même du mandarin selon Abél ard, Anselme n’était pour lui qu’un  professeur dépassé. Cette insuffisance d’Anselme proclamée par Abélard ne demeura  pas en retour sans conséquence : elle autorisa l’élève en divinitas  à se proclamer maître et à développer un enseignement ‘sauvage’ qui co ncurrença directement celui d’Anselme. Cette discordance reçut sa punition dès lors qu’Anselme fit chasser Abélard de la ville de Laon. Familier de ce genre de contestation ‒ Guillaume de Champeaux en fit auparavant les frais ‒ Abélard n’est pas un cas iso lé. De façon similaire, Gautier de Mortagne († 1174) se heurta à Albéric de Reims († 1141) dans les années 1120  : Albéric apparut, aux dires de son élève Gautier, comme un maître riche en paroles mais  pauvres en réponses. Le maître opposa un mutisme dédaigneux aux questions de Gautier. Ce dernier ouvrit alors sa propre école à Reims, mais il finit par en être chassé à l’instar d’Abélard 19 . Plus largement, l’influence du maître impliquait une reconnaissance sociale au -delà du cercle scolaire : le cas des maî tres promus à l’épiscopat est bien connu surtout pour les théologiens tels Guillaume de Champeaux à Châlons (1113-1122), Gilbert l’Universel à Londres (1128 -1134), Albéric de Reims à Bourges (1136-1141), Gilbert de La Porrée à Poitiers (1142-1154), Pierre Lombard à Paris (1159-1160) ou Jean de Salisbury à Chartres (1176-1181) : certains de ces exemples montrent que la  scientia   des maîtres joua un rôle dans leur promotion et que la poursuite d’un enseignement en  sacra pagina  était possible. Les deux derniers papes du XII e  siècle Célestin III (1191-1198) et Innocent III (1198- 1216) furent d’ailleurs d’anciens élèves des écoles de théologie de Paris 20 . Cependant, ces exemples reçoivent aussi des correctifs pour la seconde moitié du XII e  siècle où, toujours chez les théologiens, des maîtres aussi célèbres que Pierre le Chantre ou le chancelier Prévostin n’accédèrent pas à l’épiscopat. Peut-être faut-il y voir la réticence de certains chapitres cathédraux devant des candidats  jugés médiocres administrateurs 21 . Il reste pourtant que la fréquentation des écoles et partant l’acquisition de compétences scolaires étaient susceptibles de favoriser une promotion sociale. Au cours du XII e  siècle les possibilités de carrière se multiplièrent dans les cours et les administrations laïques et ecclésiastiques 22 . Les contemporains l’ont bien noté, le plus souvent pour le déplorer : la critique des « sciences lucratives » comme le droit et la  XVI  e  siècle) , éd. Peter von Moos, Zürich  –   Berlin, 2008 ( Gesellschaft und individuelle Kommunikation in der Vormoderne / Société et communication individuelle avant la modernité , 1), p. 357-373, aux p. 359-365. 18 Petrus Abaelardus,  Historia calamitatum , éd. Jacques Monfrin, avec la coll. d’Andr  é Vernet, Paris, 1978 (  Bibliothèque des textes philosophiques ), p. 68-70. 19  Vita Hugonis abbatis Marchianensis , éd. par E. Martène et U. Durand, Thesaurus novus anecdotorum , t. 3, Paris, 1717, p. 1712-1713. 20 Peter C LASSEN , « La Curia Romana e le scuole di Francia nel secolo XII  », dans  Le istituzioni ecclesiastiche , t. I,  Le istituzioni ecclesiastiche della societas christiana dei secoli  XI  -  XII   , Papato, cardinalato e episcopato , Milano, 1974 (  Pubblicazioni dell’Università cattolica del Sacro Cuore.  Miscellanea del Centro di studi medioevali , 7), p. 432-436. 21 Marcel P ACAUT ,  Louis VII et les élections épiscopales dans le royaume de France 1137-1180 , Paris, 1957, p. 109. 22 Peter C LASSEN , « Die höhen Schulen und die Gesellschaft im 12. Jahrhundert »,  Archiv für Kulturgeschichte , t. 48, 1966, p. 155-180.
Related Search
Similar documents
View more...
We Need Your Support
Thank you for visiting our website and your interest in our free products and services. We are nonprofit website to share and download documents. To the running of this website, we need your help to support us.

Thanks to everyone for your continued support.

No, Thanks