La Jeune Fille Et La Nuit 3

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La Jeune Fille Et La Nuit de guilaume musso

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  3Ce que nous avions fait C’est quand les gens commencent à dire la vérité qu’ils ont souvent le plus besoin d’un avocat. P.D. J  1. Le gymnase était un parallélépipède en béton construit sur un plateau encaissé en bordure de la pinède.On y accédait par une rampe plongeante bordée de gros rochers calcaires, blancs comme de la nacre, quiréverbéraient la lumière aveuglante du soleil. En arrivant sur le parking, j’aperçus une benne et unbulldozer garés à côté d’une construction modulaire, et mon inquiétude monta d’un cran. L’Algeco abritaittoute une batterie d’outillage : des marteaux-piqueurs, des brise-béton, des cisailles à métaux, desgrappins et des pelles de démolition. La directrice n’avait pas menti : le vieux gymnase vivait sesdernières heures. Le début des travaux était imminent et, avec lui, le début de notre chute.Je contournai la salle de sport à la recherche de Maxime. Si je n’avais plus été en contact avec lui, j’avais suivi de loin son parcours avec une véritable fascination et une certaine fierté. L’affaire VincaRockwell avait eu sur la trajectoire de mon ami un effet opposé à celui qu’elle avait exercé sur la mienne.Si ces événements m’avaient anéanti et coupé dans mon élan, ils avaient fait sauter plusieurs verrous chezMaxime, le libérant d’une gangue et lui rendant la liberté d’écrire sa propre histoire.Après ce que nous avions fait  , je n’avais plus jamais été le même. J’avais vécu dans la terreur et undésordre mental qui m’avaient conduit à rater lamentablement mon année de math sup. Dès l’été 1993, j’avais quitté la Côte d’Azur pour Paris et, au désespoir de mes parents, je m’étais réorienté dans uneécole de commerce de deuxième zone. Une fois dans la capitale, j’avais végété pendant quatre ans. Jeséchais un cours sur deux et passais le reste de mes journées dans les cafés de Saint-Michel, chez GibertJeune, à la Fnac Montparnasse et au 14 Juillet-Odéon.En quatrième année, l’école obligeait ses élèves à partir six mois à l’étranger. Alors que la plupart demes condisciples avaient trouvé un stage dans une grande entreprise, j’avais dû me contenter d’un posteplus modeste : j’avais été embauché comme assistant d’Evelyn Warren, une intellectuelle féministenew-yorkaise. À l’époque, Warren, pourtant âgée de quatre-vingts ans, continuait à donner desconférences dans des universités aux quatre coins des États-Unis. C’était une personnalité brillante, maisaussi une femme tyrannique et capricieuse qui se fâchait avec tout le monde. Dieu sait pourquoi, ellem’aimait bien. Peut-être parce que j’étais assez insensible à ses sautes d’humeur et qu’elle ne parvenaitpas à m’impressionner. Sans se considérer comme une grand-mère de substitution, elle me demanda derester à son service après mes études et m’aida à obtenir une carte verte. C’est ainsi que je demeurai sonassistant jusqu’à sa mort, logé dans une aile de son appartement de l’Upper East Side.Pendant mon temps libre – et j’en avais beaucoup –, je faisais la seule chose qui m’apaisait vraiment :écrire des histoires. À défaut de maîtriser ma vie, je m’inventais des mondes lumineux, délestés desangoisses qui me rongeaient. Les baguettes magiques existent. Pour moi, elles prenaient la forme d’un BicCristal. Pour un franc cinquante, on vous donnait accès à un instrument capable de transfigurer la réalité,de la réparer, voire de la nier.En 2000, je fis paraître mon premier roman qui, grâce au bouche à oreille, entra dans les classementsdes meilleures ventes. Depuis, j’avais écrit une dizaine de livres. L’écriture et la promotion occupaientmes journées à plein temps. Mon succès était réel, mais aux yeux de ma famille, écrire de la fiction nefaisait pas partie des professions sérieuses . « Quand je pense qu’on espérait que tu deviendraisingénieur », m’avait même lâché un jour mon père avec sa délicatesse habituelle. Peu à peu, mes visitesen France s’étaient espacées et se limitaient à présent à une semaine de promo et de dédicace. J’avais une  sœur et un frère aînés que je ne voyais presque jamais. Marie avait fait l’École des mines et occupait unposte important à la Direction nationale des statistiques du commerce extérieur. Je ne savais pasexactement quelle réalité recouvrait son boulot, mais je n’imaginais pas quelque chose de très  fun . Quant àJérôme, il était le véritable héros de la famille : chirurgien pédiatre, il travaillait depuis le tremblement deterre de 2010 en Haïti où il coordonnait les actions de Médecins sans frontières. 2. Et puis, il y avait Maxime.Mon ex-meilleur ami que je n’avais jamais remplacé. Mon frère de cœur. Je le connaissais depuistoujours : la famille de son père et celle de ma mère étaient srcinaires du même village italien,Montaldicio, dans le Piémont. Avant que mes parents obtiennent un logement de fonction à Saint-Ex, nousavions été voisins à Antibes, chemin de la Suquette. Nos deux maisons bâties côte à côte offraient une vuepanoramique sur un bout de Méditerranée. Nos pelouses n’étaient séparées que par un muret de pierressèches et accueillaient nos matchs de foot et les barbecue parties  qu’organisaient nos parents.Au lycée, contrairement à moi, Maxime n’était pas un bon élève. Pas un nul non plus, mais un garçonun peu immature, plus intéressé par le sport et les blockbusters que par les subtilités de L’Éducationsentimentale et de  Manon Lescaut  . L’été, il travaillait comme plagiste au Cap d’Antibes, à la Batterie duGraillon. Je me souvenais de son allure éclatante : torse sculpté, cheveux longs de surfeur, caleçon RipCurl, Vans sans lacets. Il avait une candeur un peu rêveuse et la blondeur avant l’heure des adolescents deGus Van Sant.Maxime était le fils unique de Francis Biancardini, un entrepreneur de maçonnerie bien connu dans larégion, qui avait bâti un empire local à une époque où les règles sur l’attribution des marchés publicsétaient plus souples qu’aujourd’hui. Parce que je le connaissais bien, je savais que Francis était un êtrecomplexe, secret et ambigu. Mais aux yeux du monde, il apparaissait comme un rustre avec ses grossesmains de maçon, ses kilos en trop, sa dégaine de plouc et ses propos de bistrot qui reprenaient souvent larhétorique du FN. Il ne lui en fallait pas beaucoup pour qu’il se lâche encore davantage. Les responsablesde la décadence du pays s’alignaient dans son viseur : « les Arabes, les socialos, les gonzesses, lestarlouzes ». Le mâle blanc dominant, version gros beauf, qui n’avait pas compris que son monde avaitdéjà sombré.Pendant longtemps, écrasé par un père qui lui faisait honte autant qu’il l’admirait, Maxime avait peiné àtrouver sa place. Ce n’est qu’après le drame qu’il avait réussi à s’émanciper de son emprise. Lamétamorphose avait pris vingt ans et s’était réalisée par étapes. Autrefois élève médiocre, Maxime s’étaitmis à bûcher et avait obtenu un diplôme d’ingénieur du bâtiment et des travaux publics. Puis il avait reprisl’entreprise de maçonnerie de son père pour mieux la transformer en leader local de constructionécologique. Il avait ensuite été à l’initiative de Platform77, le plus grand incubateur de start-up du sud dela France. Parallèlement, Maxime avait assumé son homosexualité. Dès l’été 2013, quelques semainesaprès l’adoption de la loi sur le mariage pour tous, il s’était uni à la mairie d’Antibes avec soncompagnon, Olivier Mons – encore un ancien de Saint-Ex –, qui dirigeait la médiathèque de la ville. Lecouple avait aujourd’hui deux petites filles, nées d’une mère porteuse aux États-Unis.J’avais glané toutes ces informations sur les sites Internet de  Nice-Matin  et de Challenges , ainsi quedans un article du magazine du  Monde  consacré à la « Génération Macron ». Jusque-là simple conseillermunicipal, Maxime avait adhéré à En Marche ! dès sa création et avait été l’un des premiers à soutenir lefutur président de la République, dont il avait animé le comité départemental pendant la campagne. Ilbriguait aujourd’hui le poste de député de la septième circonscription des Alpes-Maritimes sous labannière LREM. Traditionnellement ancrée à droite, la population élisait depuis vingt ans au premier tourun républicain modéré et humaniste qui faisait bien son job. Il y avait encore trois mois, personne n’auraitimaginé que la circonscription pourrait changer de couleur politique, mais en ce printemps 2017, uneénergie nouvelle irriguait le pays. La vague Macron menaçait de tout emporter sur son passage. L’électionse jouerait sans doute au coude à coude, mais Maxime paraissait à présent avoir toutes ses chances face audéputé sortant. 3. Lorsque j’aperçus Maxime, il était devant l’entrée du gymnase, en pleine conversation avec les sœursDupré. Je détaillai de loin sa silhouette drapée dans un pantalon de toile, une chemise blanche et une vesteen lin. Son visage était bronzé, légèrement buriné, son regard clair, ses cheveux toujours décolorés par lesoleil. Léopoldine (Miss Serre-tête) et Jessica (Miss Bimbo) buvaient ses paroles comme s’il était en trainde leur déclamer le monologue de Rodrigue, alors qu’il tentait seulement de les convaincre que la hausse  prochaine de la CSG entraînerait une augmentation du pouvoir d’achat de l’ensemble des salariés.— Regardez qui voilà ! lança Jessica en m’apercevant.J’embrassai les jumelles – qui m’expliquèrent qu’elles étaient chargées de l’organisation de la soiréedansante ici même – et donnai une accolade à Maxime. Peut-être mon cerveau me jouait-il des tours, maisil me sembla qu’émanait toujours de lui l’odeur de noix de coco caractéristique de la cire qu’il se mettait àl’époque dans les cheveux.Pendant encore cinq minutes, il nous fallut endurer la conversation des frangines. À un moment,Léopoldine me répéta combien elle adorait mes romans « et en particulier La Trilogie du mal   ».— Moi aussi, j’aime bien cette histoire, dis-je, même si ce n’est pas moi qui l’ai écrite. Mais jetransmettrai tes éloges à mon ami Chattam.Pourtant prononcée sur le ton de l’humour, ma remarque mortifia Léopoldine. Il y eut un blanc puis,prétextant le retard dans l’accrochage des guirlandes lumineuses, elle entraîna sa sœur vers une sorte deremise où étaient entreposées les décorations pour la fête.Enfin, j’étais seul avec Maxime. Libéré du regard des jumelles, son visage se décomposa avant mêmeque je lui demande comment il allait.— Je suis effondré.Son inquiétude monta d’un cran lorsque je lui montrai les lunettes, et le message trouvé chez Dino enrevenant des toilettes : Vengeance .— J’ai reçu le même à ma permanence avant-hier, me confia-t-il en se massant les tempes. J’aurais dûte le dire au téléphone. Pardonne-moi, mais j’ai pensé que ça t’aurait dissuadé de venir.— Tu as une idée de qui nous envoie ça ?— Pas la moindre, mais même si on le savait, ça ne changerait pas grand-chose.Il désigna de la tête le bulldozer et le préfab où étaient rangés les outils.— Les travaux vont commencer lundi. Quoi qu’on fasse, on est foutus.Il sortit son téléphone portable pour me montrer des photos de ses filles : Louise, quatre ans, et sa sœurEmma, deux ans. Malgré les circonstances, je le félicitai. Maxime avait réussi là où j’avais échoué :fonder une famille, tracer un chemin qui ait du sens et être utile à la collectivité.— Mais je vais tout perdre, tu comprends ! me lança-t-il, affolé.— Attends, ne pleurons pas avant d’avoir mal, dis-je sans parvenir à le rassurer.J’hésitai un instant, puis ajoutai :— Tu y es retourné ?— Non, dit-il en secouant la tête, je t’attendais. 4. Nous pénétrâmes tous les deux dans le gymnase.La salle de sport était aussi grande que dans mon souvenir. Plus de deux mille mètres carrés divisés endeux parties bien distinctes : une salle omnisports avec un mur d’escalade et un parquet de basket entouréde gradins. En prévision de la soirée à venir – l’horrible « boum des anciens » dont parlait l’article –, onavait poussé et empilé les tatamis, les tapis de gym, les buts et les filets pour installer une piste de danse etune estrade sur laquelle se produirait un orchestre. Des nappes en papier recouvraient les tables deping-pong. Des guirlandes et des décorations artisanales complétaient le tableau. En progressant dans lasalle principale revêtue d’un sol synthétique, je ne pouvais m’empêcher de penser que ce soir, pendant quele groupe reprendrait les tubes d’INXS et des Red Hot Chili Peppers, des dizaines de couples allaientdanser à proximité d’un cadavre.Maxime m’accompagna jusqu’au mur qui séparait la salle polyvalente du parquet de basket et de sesgradins. Des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes et, sous ses bras, deux auréoles sombres attaquaientsa veste en lin. Ses derniers pas furent chancelants, puis il se figea carrément comme s’il ne pouvait plusavancer. Comme si l’ouvrage en béton le repoussait à la manière du pôle identique d’un aimant. Je posaila main contre le mur en essayant de mettre mes émotions à distance. Ce n’était pas une simple cloison.C’était un mur porteur de presque un mètre d’épaisseur, entièrement maçonné, qui traversait toutela largeur du gymnase sur une vingtaine de mètres. À nouveau, crépitant dans ma tête, des flashs medéstabilisèrent : des photos de générations d’ados qui, depuis vingt-cinq ans, étaient venus s’entraîner ettranspirer dans cette salle, sans savoir qu’un corps y était emmuré.— En tant que conseiller municipal, j’ai pu parler à l’entrepreneur qui va démolir le gymnase,m’annonça Maxime.— Concrètement, comment ça va se passer ?— Dès lundi, les pelles mécaniques et les mâchoires des pinces de démolition vont se mettre en branle.  Ces mecs sont des pros. Ils ont du personnel et des machines performantes. Il leur faudra moins d’unesemaine pour raser l’édifice.— Donc, en théorie, ils peuvent découvrir le corps après-demain.— Ouais, répondit-il en chuchotant et en faisant un geste de la main pour m’inciter à parler plus bas.— Y a-t-il une possibilité pour qu’ils passent à côté ?— Tu rigoles ? Absolument aucune, soupira-t-il.Il se frotta les paupières.— Le corps était enroulé dans une double bâche de chantier. Même après vingt-cinq ans, on varetrouver quantité d’ossements. Les travaux seront immédiatement arrêtés et on entamera des fouilles pourrecueillir d’autres indices.— Combien de temps pour identifier le cadavre avec certitude ?Maxime haussa les épaules.— Je ne suis pas flic, mais entre l’ADN et les histoires de dentition, je dirais une bonne semaine. Leproblème, c’est qu’entre-temps ils auront mis la main sur mon couteau et ta barre de fer ! D’autres objetsaussi sans doute. On a tout fait dans la précipitation, putain ! Avec les moyens d’investigation modernes,on va retrouver des traces de nos ADN, peut-être également nos empreintes. Et même si elles ne sont pasfichées, on remontera jusqu’à moi à cause de mon nom gravé sur le manche de l’arme…— Un cadeau de ton père…, me souvins-je.— Oui, un couteau de l’armée suisse.Maxime tira nerveusement sur la peau de son cou.— Il faut que je prenne les devants ! se lamenta-t-il. Dès cet après-midi, je vais annoncer que je renonceà me présenter. Il faut que le mouvement ait le temps d’investir un autre candidat. Je ne veux pas être lepremier scandale de l’ère Macron.Je tentai de le calmer :— Laisse-toi un peu de temps. Je ne dis pas qu’on va tout arranger en un week-end, mais il faut essayerde comprendre ce qui nous arrive.— Ce qui nous arrive ? On a tué un mec, bordel ! On a tué un mec et on l’a emmuré dans ce putain degymnase.
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