L’ethnicité à l’épreuve du quotidien. Ethnographie d’une équipe de baseball lycéenne à Taïwan (Everyday Life as a Challenge to Ethnicity. Ethnography of a Senior High School Baseball Team in Taiwan)

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The Commercial and Aquaculture Senior Vocational High School of Chengkung in southeast Taiwan is considered to be financially poor, yet it continues to support a permanent baseball team. This is in part due to the prestige and financial donations

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  DOSSIER96  | Tsantsa # 17     | 2012     | 96-105  L’ETHNICITÉ À L’ÉPREUVE DU QUOTIDIEN Ethnographie d’une équipe de baseball lycéenne à Taïwan Texte:  Jérôme Soldani  AbstractEVERYDAY LIFE AS A CHALLENGE TO ETHNICITY Ethnography of a Senior High School Baseball Team in Taiwan The Commercial and Aquaculture Senior Vocational High School of Chengkung in southeast Taiwan is considered to be financially poor, yet it continues to support a permanent baseball team. This is in part due to the prestige and financial donations generated by the team’s success, in part because of baseball’s association with prevailing national moral values, and in part due to the public funding attracted by the predominately Indigenous make-up of the team. Relationships between team players are crystalized as they spend their days between lessons, training, competitions and in their dormitories, organized under the aegis of the paternalistic figure of the coach. Here ethnic categorization tends to yield before a sense of egalitarianism brought about by communal living and team member status in favor of an age-based hierarchy between older and younger team players. Mots-clés: Taïwan, baseball, lycée professionnel, internat, Absrcènes, ethnicité  Keywords:  Taiwan, baseball, senior vocational high school, boarding school, Indigenous, ethnicity Le baseball scolaire rassemble à Taïwan la très grande majorité des clubs amateurs pour enfants 1 . Il constitue une formation parallèle dans le système éducatif, mais toujours inscrit dans le cadre de l’école qui héberge ses joueurs dans des internats, à partir du collège. Dans le contexte taïwanais, le baseball est une aaire de spécialistes. Il est relativement peu enseigné en cours d’éducation physique. Il est présenté, implicitement ou non selon les cas, par les autorités, parents des joueurs, ensei-gnants et entraîneurs comme un remède à la déscolarisation d’enfants issus des minorités absrcènes et des classes dites «défavorisées» et comme un moyen d’intégration. Les valeurs morales y sont armées avec d’autant plus de force et les  joueurs soumis à un régime de vie ascétique. Le lycée national professionnel de commerce et d’aqua-culture de Chengkung ( Guoli Chengkung Shangye Shuichan  Zhiye Xuexiao  ou, en abrégé, Chengkung Shangshui  ) est un établissement public et mixte du sud-est de Taïwan qui s’ap- puie sur l’identité «absrcène» de son équipe de baseball et sur la démonstration d’une discipline drastique pour alimenter sa réputation de modèle pour la nation. La promotion de son image, faisant appel aux représentations sociales qui entourent le baseball scolaire taïwanais, est un moyen d’attirer de nou- veaux élèves et d’obtenir plus de subventions. Comment les adolescents qui composent cette équipe vivent-ils cette poli -tique de l’établissement au quotidien et négocient-ils leurs appartenances et relations au travers de leur mode de vie? 1  Je souhaite exprimer toute ma gratitude à Ghislaine Gallenga, à Frédérique Guyader, aux éditrices de ce numéro thématique, Véronique Pache Huber et Laurence Ossipow, ainsi qu’aux évaluateurs anonymes de la revue dont les lectures attentives des premières versions de cet article et les commentaires auront largement contribué à son amélioration. Mais ma reconnaissance va par-dessus tout aux joueurs et à l’entraîneur de Chengkung Shangshui, ainsi qu’à l’établissement, pour leur hospitalité et leur générosité au cours de mon enquête de terrain.  97  | Tsantsa # 17     | 2012  DOSSIER La contribution des Absrcènes au baseball taïwanais et à son histoire les inscrit dans un rôle d’instruments et de cibles de la construction nationale par l’éducation et par le sport (Yu & Bairner 2010). Mais ce que retiennent l’historiogra- phie et les pouvoirs publics ne correspond pas toujours avec la réalité vécue par les acteurs. L’exemple de Chengkung Shangshui montre des joueurs lycéens, âgés de 15 à 18 ans, aux prises avec un emploi du temps surchargé entre les cours et les entraînements. Leur vie sociale se joue essentiellement au sein de leur dortoir où les aînés régissent les cadets, et où l’entraîneur édicte les règles. Le respect des adolescents pour son autorité et pour l’institution n’empêche pas cer-taines transgressions qui sont tout autant parties prenantes de la construction de leur identité.L’enquête au sein du lycée de Chengkung s’est déroulée sur deux séjours d’un mois en décembre 2008 et mai 2010. Elle s’inscrit dans les dix-huit mois de terrain consacrés à mes recherches de doctorat en anthropologie sur le baseball de Taïwan. J’ai chaque fois logé dans l’hôtel de pratique de l’établissement qui jouxte le dortoir des joueurs. Réservé aux visiteurs, c’est là que s’exercent les lycéens apprentis en hôtellerie et restauration. Les données collectées sont essen- tiellement le fruit d’observations de leur quotidien, du lever au coucher, et de discussions le plus souvent informelles. Il s’agissait de comprendre les ressorts de l’organisation de leur vie de tous les jours, les mécanismes de transmission de leurs compétences et la façon dont ils s’inscrivent au sein de leur établissement. Cette enquête englobe les entraîneurs, les professeurs et l’administration du lycée. Les parents sont notablement absents de cet univers. Il n’est pas question de faire ici l’ethnographie d’une école (Delalande 2007; Filiod 2007), mais plutôt de prendre en considération le mode de vie d’un groupe d’adolescents, au croisement des mondes scolaire et professionnel. Il s’agira de comprendre comment ces adolescents articulent les entraî-nements quotidiens, le calendrier des compétitions et les impératifs de leur scolarité. Une attention toute particu-lière sera accordée à leur principal lieu de résidence, l’inter-nat, où se cristallisent les relations interpersonnelles et où les adultes, à l’exception de l’entraîneur, ne pénètrent que rarement. Le fait que les joueurs de baseball professionnels formés à Taïwan, d’où qu’ils viennent, partagent une expé -rience très proche en termes d’apprentissage et de mode de vie, interroge la formation d’une culture spécique des pra -tiquants spécialistes du baseball taïwanais. La place des Absrcènes dans l’histoire du baseball taïwanais Le baseball est introduit à Taïwan au début du XX e  siècle, par les Japonais qui administrent l’île entre 1895 et 1945. Ils pratiquent eux-mêmes ce sport depuis les années 1870 et le considèrent, après un rapide processus de réappropriation, comme la quintessence de leur propre culture (Roden 1980). Il est associé, à partir des années 1920, à la politique d’assimi-lation des Taïwanais de tous horizons ethniques à l’empire. Les écoles, qui jouent un rôle stratégique dans ces mesures d’intégration, deviennent un foyer de la diusion du sport et plus particulièrement du baseball. La participation des populations absrcènes, parmi les plus farouchement oppo-sées au régime, est très largement encouragée. Le baseball permettra à plusieurs d’entre eux de partir étudier au Japon (Yu 2007a: 17-18). Quand le Parti nationaliste chinois (Kuo -mintang) prend possession de Taïwan en 1945, puis s’y replie en 1949 à la suite de la défaite face aux forces communistes sur le continent, il fait du sport l’un des piliers de son système éducatif. Plutôt que de bannir le baseball comme stigmate de la période japonaise, le Kuomintang choisit d’en faire un levier de la mobilisation nationaliste dans un territoire dont il vient de prendre le contrôle et sur lequel il se trouve dès lors conné (Morris 2010: 54-78; Soldani 2011: 680-681).Le baseball acquiert le statut de «sport national» (  guoqiu ) 2   dans les années 1970, au moment où Taïwan se retrouve iso - lée de la scène internationale avec la reconnaissance de Pékin par les Nations Unies. Il devient un instrument de sa diplo -matie et un symbole de sa réussite économique, grâce aux nombreux succès internationaux remportés par des équipes scolaires. Les jeunes joueurs taïwanais, qui gagnent la Little League World Baseball Series 3  à dix-sept reprises entre 1969 et 1996, deviennent les dépositaires de l’honneur national et les représentants d’une culture chinoise aux valeurs «confu - céennes» promues par l’Etat-parti (Sundeen 2001). L’enseignement de la morale occupe une place prépondé- rante dans les programmes scolaires jusqu’à la n des années 1980 (Meyer 1988). Avec la démocratisation du pays et l’al - ternance politique du pouvoir exécutif au tournant des années 2000, il perd de son poids (Corcu 2001), mais le modèle semble avoir gardé une certaine prégnance dans le baseball scolaire. Il conserve un ordre hiérarchique dit «confucéen», où «piété liale» (  xiao ) et «patriotisme» (  zhong  ) tendent à se confondre (Staord 1992), expliquant certaines similitudes 2 Tous les termes entre parenthèses et en italiques sont les translittérations du chinois mandarin. 3 Compétition pour les 10-12 ans dont les phases nales se déroulent annuellement à Williamsport (Etats-Unis), depuis 1939.  98  | Tsantsa # 17     | 2012  DOSSIER avec le service militaire. L’inscription des Absrcènes dans le système éducatif apparaît donc comme essentielle pour les besoins hégémoniques de l’Etat face à des populations qu’il  juge récalcitrantes. Les Absrcènes, qui constituent environ 30 % des eec -tifs de la ligue professionnelle de baseball (Yu & Bairner 2010: 75), ne représentent que 2 % de la population totale actuelle qui s’élève à 23 millions d’habitants. Les autres 98 % appartiennent à la majorité han (chinoise), qui se divise elle-même entre Hoklo (73 %), Hakka (12 %), parlant respective -ment le hokkien et le hakka, et les Continentaux ( Waishen- gren , 13 %), issus de la dernière vague migratoire venue de toute la Chine entre 1945 et 1955, ainsi que leurs descen-dants (Allio 2000: 45) 4 . En 1994, au terme d’une longue histoire de stigmatisation par les autorités, japonaises puis chinoises, et de luttes politiques pour leur autodétermina- tion, les Absrcènes obtiennent du gouvernement taïwanais la reconnaissance de leur statut de «populations autochtones» (  yuanzhumin ) (Allio 1998; Simon 2009). Ce statut adminis-tratif concerne, depuis 2008, les membres recensés de qua-torze groupes distincts 5 . L’utilisation de cette appellation par les Absrcènes eux-mêmes met en évidence le choix poli - tique d’une négociation au travers d’une catégorie qui tend à eacer cette pluralité et à réinterpréter l’histoire dans des versions concurrentes (Liu 2011: 256) 6 . En 1968, l’équipe de l’école élémentaire de Hungyeh, un petit village montagnard du comté de Taitung, unique -ment composée de jeunes absrcènes bunun, défait à deux reprises une équipe japonaise en tournée à Taïwan et préten-dument championne du monde en titre. Vingt-mille specta-teurs s’étaient rassemblés dans le stade de Taipei pour assis-ter aux prouesses d’enfants srcinaires d’une région réputée la moins développée du pays et dépeints comme des va-nu-pieds jouant avec des bâtons de bambou et des pierres plutôt que des battes et des balles, bien qu’ils disposassent en réa- lité de ce matériel. De nos jours encore, cet évènement est largement considéré comme l’avènement du baseball comme «sport national» à Taïwan et le point de départ de la longue série de victoires taïwanaises en Little League Baseball.La «légende de Hungyeh» (  Hungyeh chuanqi  ) sert la construction nationale d’un Etat pluriethnique par l’inté- gration des Absrcènes et la légitimation d’un nouvel ordre social et politique (Yu 2007b: 1265; Yu & Bairner 2010). Elle raconte que Lin Chu-peng, un Han, directeur de l’école élé- mentaire de Hungyeh à partir de 1963, avait trouvé dans le baseball, pratiqué dans le village avant son arrivée, un moyen de remédier à l’absentéisme chronique dont sourait son éta - blissement et de rapprocher les diérents groupes absrcènes voisins souvent en conits (Yu 2007b: 1268). Les jeunes Bunun, rétifs à l’enseignement scolaire, deviennent, grâce au baseball, des élèves plus assidus et de «bons citoyens» ( hao  guomin ) qui défendent avec héroïsme les couleurs de la Répu - blique de Chine. En dépit de leur pauvreté, les joueurs de Hungyeh ont terrassé la riche équipe japonaise grâce à leur tempérament «eréné et insouciant» ( bu shou jushu, ziyou  zizai  ) qui servira désormais à caractériser le style de jeu des Absrcènes (Morris 2010: 81-92). Souvent décrits, dans les discours de la majorité han, comme paresseux, de faible intelligence ou parfois violents (Yu & Bairner 2010: 74), les Absrcènes bénécieraient cependant de leur milieu de vie montagnard pour développer leurs facultés physiques. Ils seraient biologiquement mieux armés en termes de masse musculaire et d’endurance car- diovasculaire. Si aucune preuve scientique ne vient vali - der de telles thèses relevant du darwinisme social, les propos stigmatisants demeurent (Lin 2010: 25-51). Cette étiquette sociologique et génétique a généré des politiques de scola- rité spécialisée encourageant les jeunes absrcènes à suivre des études dans certains secteurs d’activité pour lesquels ils seraient naturellement doués (sport, danse, chant, arts 4 Les Absrcènes sont l’objet d’un recensement annuel par le gouvernement, à l’égard duquel il faut évidemment rester prudent (Allio 1998: 54-55). Les autres chires ne sont que des estimations fondées sur plusieurs sondages et recherches. Pour plus de détails concernant ces groupes ethniques, voir le dossier consacré aux dynamiques identitaires à Taïwan dans le numéro 57 de  Perspectives chinoises   (2000: 44-91). Selon le rapport d’octobre 2011 du Council of Indigenous Peoples, placé sous l’autorité du Premier ministère taïwanais, 518 929 individus ont été recensés comme appartenant à l’un des groupes autochtones (http://www.apc.gov.tw/portal/docDetail.html?CID=940F9579765AC6A0&DID=0C3331F0EBD318C233E85DA8ACB82355, page consultée le 14.03.2012). 5 Neuf groupes étaient déjà reconnus sous l’administration japonaise (1895-1945), à savoir les Pangcah (ou Amis), Paiwan, Atayal, Bunun, Puyuma, Rukai, Tsou, Saisiat et D’ao (ou Yami). Entre 2001 et 2008, s’ajoutent les Thao, Kavalan, Truku (ou Taroko), Sakizaya et Seediq, le plus souvent à l’occasion d’une scission avec l’un des groupes précédents. 6 Il est impératif de contextualiser ces diérentes références identitaires qui sont le résultat d’interactions entre plusieurs niveaux de revendications et d’appartenances allant de l’échelle nationale avec l’ensemble pan-absrcène des «populations autochtones» à la dimension plus locale du «village» ( buluo ), en passant par les groupes ethniques, les lignages ou les classes d’âge (Liu 2010).  99  | Tsantsa # 17     | 2012  DOSSIER autochtones) ou dans des domaines professionnels prédéter- minés (mécanique, inrmerie, hôtellerie-restauration, etc.) pour lesquels des classes ont été spéciquement créées pour eux (Hsu & Lou 2011).Les acteurs absrcènes du monde du baseball considèrent généralement ce sport comme l’un des rares moyens de promo-tion économique et sociale à leur portée dans un contexte où les population autochtones de Taïwan, comme celles d’autres parties du monde, connaissent un niveau de vie inférieur au reste de leurs concitoyens (Simon 2009: 313). Certains par - tagent le même point de vue que les autorités, selon lequel le baseball aurait rempli sa mission civilisatrice, en contri - buant à la transformation des «barbares» (  fan ) en «absrcènes» (  yuanzhumin ), notamment en amenant dans son sillage l’édu- cation, du travail et donc de l’argent. Ces représentations ne tiennent pas compte cependant des désagréments d’un milieu où ne survivent que les plus aptes, de la faible place laissée à l’enseignement général et du manque patent de débouchés qui tendent à reproduire les inégalités sociales déjà existantes (Lin 2010: 122-126). Malgré leur forte représentation sur les terrains et les salaires élevés dont certains peuvent, ou ont pu, bénécier, ce n’est qu’en 2003 qu’un Absrcène accède au poste de capitaine de l’équipe nationale et en 2006 à la responsabilité d’entraîneur général d’un club professionnel taïwanais (Yu & Bairner 2010: 74). Il faut attendre la saison 2011 pour qu’un joueur professionnel obtienne le droit de por-ter son nom absrcène au dos de son maillot. Cette appartenance «absrcène» n’est cependant revendi - quée collectivement que lors de certains discours publics ou médiatiques servant la promotion de l’équipe. Ils font la plu - part du temps référence à la combativité censée caractériser un style de jeu spécique aux Absrcènes. Pour s’encourager, les joueurs utilisent parfois des «chants guerriers» (  zhange  ) en langue autochtone, même si la totalité des équipiers ne sont pas absrcènes ou n’appartiennent pas au même groupe eth- nique. Mais il n’est jamais vraiment question de guerre et ils peuvent mobiliser de la même manière des airs de la musique pop en langue chinoise. Aussi, quelle place cette dimension ethnique occupe-t-elle dans le quotidien d’une formation ainsi qualiée d’«absrcène»? Que peut nous apprendre à ce sujet l’examen ethnographique de l’équipe permanente d’un lycée tel que celui de Chengkung Shangshui? Chengkung, son lycée et son équipe de baseball Chengkung est une petite ville portuaire du sud-est de Taïwan, coincée entre l’océan Pacique et un massif montagneux, située à 60 km du tropique du Cancer au nord et autant de la ville de Taitung au sud. La circonscription de Chengkung abrite environ 17 000 habitants dont près de la moitié sont recensés comme «absrcènes», appartenant pour la plupart au groupe des Pangcah (ou Amis). Son unique lycée, Chengkung Shangshui, accueille en moyenne 450 élèves par an, répar -tis dans les trois années du cursus et engagés dans l’une des lières proposées par l’établissement: commerce, aquaculture, informatique, tourisme et restauration. A Taïwan, le recrute- ment pour entrer au lycée se faisant sur concours, ils viennent des quatre coins du pays. Une quarantaine de garçons, toutes années confondues, font également partie de l’équipe de base- ball permanente du lycée. Cela signie qu’ils consacrent plus de la moitié de leur temps scolaire à l’apprentissage de ce sport et vivent la plupart du temps au sein d’un dortoir spécique -ment mis à leur disposition à l’intérieur de l’établissement. En raison de son faible eectif, le lycée est moins bien pourvu que d’autres établissements plus fréquentés. Or, une équipe de baseball de niveau lycéen est particulièrement coû -teuse. Elle nécessite un terrain de jeu aux dimensions consé-quentes, des espaces d’entraînement aménagés (pistes pour lanceurs, cages pour batteurs, etc.), des salles de muscula-tion et un équipement onéreux (balles, casques, battes, gants, maillots, protections, propulseurs de balles électriques, etc.). D’importants frais de transport et de logements sont égale-ment engagés lors des compétitions, qui ont généralement lieu dans l’ouest de l’île 7 . Pour limiter les frais, l’équipe loge parfois gratuitement dans un temple et compte sur l’aide des parents des joueurs constitués en «groupe de soutien» ( houyuanhui  ).Pour augmenter ses rentrées d’argent, l’établissement mobilise des bailleurs de fonds publics et privés, en souli -gnant les bons résultats de l’équipe, qui se classe régulière-ment parmi les huit meilleures du pays, en dépit de ses faibles nances 8 . Il insiste aussi sur l’identité «absrcène» des joueurs et leur respect de valeurs morales dominantes au sein de la société taïwanaise, telle que la piété liale. Les médias qua - lient souvent l’équipe de Chengkung Shangshui d’héritière 7 Ces déplacements coûtent entre 90 000 et 300 000 dollars taïwanais (entre 2250 et 7500 euros), et ne sont que partiellement remboursés en fonction des résultats sur le terrain (entre 80 et 90 % si le club termine dans les quatre premières places, ou autrement à hauteur de 50 à 60 % selon les compétitions). Un euro équivaut à une quarantaine de dollars taïwanais. 8 Sur la page du site Internet du lycée consacrée à l’équipe, gure la démarche pour faire des dons à l’établissement et ainsi «soutenir le baseball absrcène de la côte-est (de Taïwan)».  100  | Tsantsa # 17     | 2012  DOSSIER de l’«esprit de Hungyeh» (  Hungyeh jingshen ). Ils montrent à l’envi des balles et des battes rastolées servant à l’entraîne -ment. Mais, comme à Hungyeh autrefois, faire de la récupéra-tion n’exclut pas de posséder par ailleurs du matériel correct. Le club reçoit des dons privés de particuliers ou d’entreprises, parfois sous forme de sponsoring. L’Etat est sollicité au travers de plusieurs de ses organes, notamment ceux qui sont impli-qués dans le soutien aux Absrcènes. Cette démarche et la rhé- torique de la pauvreté sont très courantes de la part des écoles taïwanaises entretenant une équipe de baseball. Bien que l’établissement arme que tous ses joueurs sont absrcènes, en 2010, seuls trente-deux d’entre eux, sur trente-sept, le sont. Cette large majorité conforte cependant l’image publique promue par le lycée. Vingt-six joueurs sont de père et de mère absrcènes, parfois de groupes ethniques diérents. Dans ce cas, ils se réfèrent systématiquement à celui du père. Sept d’entre eux n’ont qu’un seul parent appar-tenant à un peuple autochtone, mais se situent chaque fois dans le groupe de ce dernier. Au total, vingt-huit sont Pan -gcah, trois sont Bunun et le dernier est Puyuma. Cinq n’ont aucun de leurs deux parents recensés comme «absrcène» et sont donc considérés comme han. Le statut d’«absrcène» ouvre des droits à une allocation de 21 000 dollars taïwanais (un peu plus de 500 euros) pour l’année scolaire, qui coûte autour de 55 000 dollars taïwanais (environ 1350 euros) à un  joueur de baseball, en fonction des options choisies 9 . C’est un apport non négligeable si l’on considère que leurs parents occupent tous des emplois à revenus modestes, quand ils en ont un, dont les plus lucratifs sont ceux de petits commer- çants ou de petits fonctionnaires de police. Ce statut ore aussi des points en plus pour les examens aux concours d’ad- mission à l’université. Ces commodités sont le produit d’une politique nationale d’intégration des minorités à l’Etat. Les joueurs peuvent donc instrumentaliser cette iden - tité pour obtenir les avantages qui lui sont attachés. Mais ils ignorent ou confondent souvent les appartenances eth -niques de leurs coéquipiers. Ils sont srcinaires de régions éloignées, ne sont pas tous nés de parents aborigènes, et ceux qui le sont n’appartiennent pas toujours au même groupe eth-nique. Dans les pratiques linguistiques quotidiennes, la lan- gue véhiculaire est le mandarin. S’il leur arrive d’employer des termes en langues absrcènes, ils le font au même titre qu’avec d’autres empruntés au hokkien, à l’anglais ou encore au japonais (Soldani 2010). Entre eux, ils s’appellent toujours par leurs prénoms ou surnoms chinois et beaucoup ne par-lent pas couramment leur langue ethnique maternelle. Bien qu’ils puissent s’exprimer longuement sur leur appartenance ethnique lorsqu’ils sont interrogés, reprenant parfois des élé-ments du discours institutionnel, y compris les plus stigmati- sants, l’observation de leur quotidien ne montre en revanche aucune mobilisation spontanée de leur ethnicité dans leurs relations ou la construction de leur identité collective, essen -tiellement subordonnées aux tâches journalières et à un mode de vie organisé autour de leur pratique du baseball. Un quotidien laborieux et un emploi du temps surchargé Les jours de classe, les joueurs se lèvent entre 5h et 5h30. Tout le monde quitte le dortoir à 5h50, pour commencer les échauf- fements vers 6h du matin. Entre 7h et 8h30, ils prennent un petit-déjeuner rapide, se douchent et se préparent pour la suite de la journée. Ils passent des cours le matin, entre 8h30 et midi, aux entraînements forcenés l’après-midi, de 13h30 aux envi - rons de 18h. Ils inversent cet ordre d’une semaine à l’autre. Après le repas du soir, entre 18h et 19h, les joueurs ont encore deux heures pour étudier, suivre des cours de rattrapage ou faire de la musculation. Après s’être douchés et changés une dernière fois, ils vont se coucher autour de 22h. Un tel rythme quotidien pour les joueurs de baseball lycéens fait gure de norme à Taïwan (Yu 2007a: 85-88). Durant les week-ends et en période de vacances, sauf pour les fêtes et les longs congés d’été, ils restent généralement à l’internat et consacrent nor-malement la moitié de leur temps à l’entraînement. Beaucoup ne rentrent pas chez eux en raison de la distance les séparant de leur domicile familial et du coût que représentent les trajets. Leur emploi du temps scolaire est aménagé en fonction des besoins du baseball. Les cours sont annulés pour les entraî-nements et en temps de compétition, de sorte que les joueurs manquent près de la moitié des enseignements suivis par leurs camarades, malgré les séances de rattrapage. Les attentes sur leurs copies sont souvent revues à la baisse, avec des sujets volontairement simpliés. Des unités d’enseignements sont parfois automatiquement accordées, pour ne pas bloquer le  joueur dans son cursus. Il en résulte un regard souvent condes -cendant du corps professoral et de l’administration du lycée qui s’eorcent de justier le faible niveau scolaire des joueurs par leur implication corps et âme dans le sport. Cette corré- 9 Selon un rapport du Council of Indigenous Peoples daté du mois de septembre 2010, le revenu annuel par ménage absrcène serait de 497 000 dollars taïwanais (environ 12 500 euros), soit deux fois inférieur à la moyenne nationale (http://www.apc.gov.tw/portal/docDetail.html?CID=19F6DD25969C101D&DID=0C3331F0EBD318C2A09FECB73018C3C9, page consultée le 14.03.2012).
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