Dix jours avec Bob Dylan

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Dylan Robert Martin Robert Martin Dix jours avec Bob Dix jours avec Bob Dylan Robert Martin « On parle. De quoi ? Il y a des silences. Il est question des Indiens Hopis chez qui il a séjourné quelques mois auparavant dans le désert de l’Arizona. Il a été mordu Dix jours avec par un serpent. Il a eu très peur. Silence. Un joueur de Dylan belote pousse une longue toux catarrheuse. Bob paye son café en alignant scrupuleusement les pièces de cinq, dix et vingt centimes. Ça m’a un peu étonné. Je reste avec l’image de Bob comptant la monnaie, comme les habi- tués de ce comptoir au fond d’une campagne oubliée  ». Bob En mai 1975, Bob Dylan rend visite au peintre David Oppenheim dans sa maison de Haute-Savoie. Robert Martin, vingt deux ans, se trouve là. Il les suit dans une longue dérive qui les conduit jusqu’à la fête des Gitans aux Saintes-Marie-de-la-Mer, sur le vieux port à Mar- seille et en Corse. On passe de longues heures à table, on boit trop, on tombe follement amoureux, on ne l’est plus, on brandit des révolvers, on dort peu. Martin tire immé- diatement une première leçon de ces journées mou- vementées : la célébrité détruit. D’ailleurs, en quarante ans, il a parfaitement réussi à ne pas se faire connaître. Depuis l’auteur est parti dans une toute autre dérive, une dérive sans fin, mais il ne sait toujours pas qui est Bob Dylan et il ne parvient pas à s’intéresser au rock’n’roll. p tyx 14,50 € p tyx Robert Martin Dix jours avec Bob Dylan Récit p tyx 3 « Mais, peut-être, (peut-être), aussi, la plu- part du temps, se déguise-t-on, abominable- ment, de mots pour le même plaisir que les Dieux antiques, lorsqu’ils prenaient la figure de rois ou de mendiants circulant déchus parmi les hommes, avec un sourire secret ». Jean-François Bory 7 I Je suis au grenier, installé en haut d’une échelle, pas bien calée, qui bouge un peu. J’ai le nez dans la poussière. C’est une mince couche grise, une membrane gluante collée à la surface des pou- tres. Mais dès que mes doigts l’effleurent, la poussière s’envole vers mes narines. J’éternue, ce qui ne fait qu’augmenter l’irrita - tion de mes muqueuses. J’ai une lame de fer plantée dans le nez. Je pleure, je n’en peux plus, il faut en finir. Je branche les der - niers fils de l’installation électrique. Le fil bleu, le fil rouge, les petites vis de laiton qui se dérobent sous la pointe du tournevis. La peau de mes doigts est écorchée, je me suis coupé en dénu- dant un fil avec mon Opinel. Une sueur noire coule sur mes joues. Ce n’est pas magnifique mais il y a de la lumière dans toutes les pièces et des prises électriques de-ci de-là et quelques- unes sont même reliées à la terre, le fil jaune et vert. Un court- circuit aurait quand même fait flamber la maison. Je ne suis pas sûr de tout cela. Étais-je vraiment au grenier en haut d’une échelle ? Je ne m’en souviens pas. Et il ne reste aucune trace des événements qui vont suivre. Enfin il faut bien commencer. Supposons que je suis au grenier. 9 Je n’ai pas entendu la sonnerie du téléphone. David me re- joint en bas de l’échelle. — Robert ! On arrête, on range le chantier. Ils arrivent ce soir. Je rassemble mes outils, je les glisse dans mes poches, un tournevis, une pince coupante et je flanque tout le matériel qui reste, les rouleaux de fils, les prises, les interrupteurs, les ma - chins trucs à l’entrée de l’étable. David monte dans la vieille Opel bleue que traverse une large bande blanche à la façon des Gordini. Il descend en ville négocier ce qu’il peut de liquide au- près du banquier. Un sifflement aigu, douloureux, accompagne chacune de mes respirations. Je m’allonge dans l’herbe devant la maison, la tête en arrière, les narines dilatées, les bras en croix. Il fait beau, encore un peu frais. Un voile gris pâle commence d’envahir la bande de ciel échappée de la masse sombre des sapins. Ma poi - trine se soulève comme après un sprint. Ça va passer. Suffit de se concentrer, de respirer calmement. Je ferme les yeux. J’ima- gine que je suis un yogi indien. On dit que certains d’entre eux, après un long entraînement, parviennent à ralentir les battements de leur cœur. Je dois pouvoir improviser. Je raccourcis mes expi - rations jusqu’à ce que ça siffle. Ça va mieux. Coupé en deux par une explosion du larynx. Impossible de reprendre mon souffle. Je vais mourir. Il me reste une boîte de théophylline au butobarbital, un truc qui vous laisse les heures suivantes dans un état flottant, détaché, comme à côté du monde, et qui vous colle une bonne diarrhée. David a dû battre des records de vitesse sur la petite route qui remonte en gymkhana de la vallée. Nous entassons les poutres derrière la grange et glanons les monceaux de planches, les outils, les boîtes de clous éventrées qui traînent alentour. C’est épuisant. De temps en temps nous échangeons un regard interrogateur où brille la certitude qu’un événement important 10 est en train de se produire, avec le pressentiment vague d’un in- connu. Puis nous nous occupons du ménage, passons le balai, enle - vons la cendre de la cheminée, nettoyons la petite cuisinière cou- verte de croûtes noires. Soudain le mobilier m’apparaît dans sa cruelle vérité. Tout est moche, fané, comme si l’atroce vert Pro- vence qui a longtemps recouvert les murs et dont il reste encore quelques pans interdit pour toujours aux nouveaux habitants de la maison de s’en rendre vraiment les propriétaires. Il eut fallu des moyens considérables, des millions (en nouveaux francs), pour tout racler, refaire à neuf, mais c’était impossible, les ef- forts du plus déterminé des architectes auraient tout gâché. Da - vid s’est résigné à garder la maison avec ses anciennes odeurs. Vers sept heures nous prenons une douche chacun à notre tour mesurant l’eau du cumulus et nous nous habillons avec ce qui n’est pas trop sale. Le soir tombe. Nous l’attendons. Il arrive de Paris en avion par l’aéroport de Genève. – En voiture, corrige David. Il est avec une fille de CBS. C’est elle qui conduit. C’est un Américain, tu vois. Avec les routes qu’on a. On installe la table pour le dîner, une lourde construction de madriers sombres, l’un des rares meubles qu’il a fait venir de sa précédente maison dans l’Ouest où sa famille habite encore. Da- vid sort des bouteilles de beaujolais d’un bas de placard. Je dé - balle les victuailles qu’il a remontées de la vallée. On est vraiment fauchés. La veille, j’ai tenté ridiculement d’attraper des truites dans le ruisseau qui court au bas du pré avec une aiguille à nourrice attachée au bout d’un fil. Ça fait plus d’un mois que nous travaillons à l’aménagement de la mai- son, une immense bâtisse vieille d’une centaine d’années. Des murs de granit larges d’un mètre, surmontés d’une vertigineuse architecture de mélèze capable de porter les masses de neige qui stationnent l’hiver sur le toit. Le soleil ne parvient jusqu’à notre 11 combe étroite qu’à partir de mars. La maison n’a pas été habitée pendant plusieurs années. Dans la grange à côté, David a installé son atelier. Quelques grandes toiles revenues de sa dernière exposition en Allemagne sont appuyées sur le côté. Un chevalet à manivelle tout neuf, des tubes de peinture choisis chez les meilleurs marchands de Flo- rence et plusieurs gros bouquets de pinceaux dans des pots de grès. Tout est prêt pour le travail, mais évidemment nous som- mes occupés à des besognes moins artistiques. Nous ouvrons une bouteille et attaquons la charcuterie. La nuit s'est installée. J'allume un feu de planches dans la cheminée. David attend la visite de Bob depuis un an au moins. Des gens de CBS sont venus faire un tour à l’automne dans sa mai - son de Haute-Savoie pour s’assurer qu’une si Very Important Person n’allait pas tomber dans un traquenard. À la réflexion, je m’étonne qu’ils ne se soient pas plus inquiétés de son confort. Télégrammes, questions au téléphone, fausses alertes, Da- vid a trouvé l’attente pénible. Nous en avons peu parlé. Je suis encore inscrit à l'université, je projette de me rendre aux États- Unis en juillet. J’ai déjà mon billet d’avion. Je sais que Bob peut arriver d'un jour à l'autre, mais je suis là pour installer l’électrici- té dans la maison, David me paye pour ce travail. Avec cet ar- gent — mais il ne sera pas suffisant je le sais bien — je compte vivre quelques mois en Amérique et peut-être m'y installer. Nous sommes rapidement devenus amis. Pourtant nous sommes si différents. Il a quinze ans de plus que moi. Quinze années gigantesques, et nous sommes nés sur deux planètes tel- lement éloignées l’une de l’autre et la sienne est rouge, d’un gre - nat sombre. Il me trouve pensif, fragile et délicat. Je crois qu’il s’est mis en tête de m’apprendre la vie. J’ai eu de moins bons professeurs. Mais quand même je suis l’imprévu. 12 Bruits de moteur, portières. David s’affaire au fond de la maison. Des pas dans le couloir, la porte s’ouvre. Il est là, fra - gile, hésitant. Il me sourit. Je suis seul : — Welcome ! Il penche la tête sur le côté, des yeux clairs, il me dévisage par en dessous. — Would you take a sit ? — Thanks. Il s’approche de la cheminée. — Oh, David is coming. Il sourit encore, ne se décide pas à s’asseoir sur le mauvais canapé qui barre la pièce. Il semble intimidé et calme à la fois. Je me souviens comme si c’était hier de cette scène invrai- semblable, mais après je ne sais plus. Je peine aujourd’hui à re- constituer le calendrier exact des journées qui ont suivi. Nous avons beaucoup bu et beaucoup fumé et peut-être voyagé trop vite et beaucoup parlé et bu encore et nous nous sommes tus aus- si, et nous n’avons pas toujours bien dormi. J’ai quelques raisons de ne pas me souvenir de tout. Et c’est si loin maintenant. Et l’événement en soi a si peu d’importance. Je vais avoir vingt- deux ans. Nous sommes en mai 1975. La fille de CBS est belle, mince, brune, très parisienne. Elle a quatre ans de plus que moi, elle s’appelle Armance. Elle con- naît David et la maison, elle a fait partie de l’équipe d’inspection qui n’était composée finalement que d’elle-même et d’un direc- teur de la maison de disques venu de Californie. David rit beaucoup, d’un rire exagéré, fixant Bob d’un re - gard intense et répétant, les coudes appuyés de chaque côté de son assiette, « I’m glad, I’m very glad to see you ! ». Il parle avec un accent marseillais prononcé, mais on entend à Marseille toutes sortes d’accents et qui varient selon les époques. Disons que David s’exprime comme les Marseillais actifs, rompus aux affaires avec des interlocuteurs de toutes origines. Parmi les per- 13 sonnalités que l’on entend aujourd’hui à la radio, j’imagine que l’on y reconnaîtrait les offensives rocailleuses du cinéaste Robert Guédiguian. Son vocabulaire ne semble pas très étendu. Mais mon anglais n’est pas fameux non plus. Bob pour sa part ne semble pas surpris. Il écoute, il parle peu. Ils s’entendront parfai - tement tout au long de ces journées désordonnées. Armance signifie qu’il leur a fallu une dizaine d’heures pour rejoindre la maison depuis Paris, dont trois cents kilomètres de routes nationales et vers la fin ils se sont perdus. Elle va cher- cher leurs bagages dans la voiture, ils ne sont pas très lourds, elle monte dormir dans la pièce à l’étage. Et moi non plus je ne tarde pas à aller me coucher. Je ne crois pas qu’ils aient poursuivi la soirée beaucoup plus longtemps. Bob a pris le lit de la grande pièce et David s’est installé sur le canapé devant la cheminée. II Dimanche 25 mai 1975. Je ne suis pas sûr de cette date. L’anni- versaire de Bob tombe le samedi 24, qu’il a fêté à Paris avec ses amis. Il n’a pas pu prendre la route ce jour-là. Il n’est pas arrivé un dimanche non plus, j’en suis sûr. Dès son commencement cette histoire n’est pas bien assurée. Décidons que nous sommes le 25 mai. Pendant une bonne heure, David et Bob s’enferment dans l’atelier. David retourne quelques-unes de ses toiles qu’il dispose avec précaution sur le mur du fond. Des châssis de grandes di - mensions, format figure plutôt. Il rejoint Bob, à cinq pas. De - bout, côte à côte, les jambes écartées, ils restent silencieux. Il y a toujours ce moment difficile quand on visite l’atelier d’un peintre. On est debout donc, les jambes écartées, on fixe une toile du regard. On croise les bras. On tente de se frotter le 14 menton tout en maintenant les bras croisés. Malgré soi on laisse échapper des petits bruits de gorge. Une réserve polie ? Un éton- nement ? Mais quelle sorte d’étonnement ? D’ailleurs soi-même on ne sait pas. C’est l’instant de voir. On n’y comprend rien. Et si l’on comprend tout de suite, c’est que la pei nture est mau- vaise. Mais David sait tout cela et il sait mettre fin au désarroi de son visiteur. De la paume de la main, il lui explique comment il étend ses aplats et sa manière de tenir une brosse comme on pointe un couteau sous la gorge de son adversaire. Il lui désigne des détails, des petites figures qui donnent à ses peintures des si - gnifications secrètes. Sans cesser de parler, il presse un tube de peinture, enlève du majeur une touche de couleur qu’il écrase sur un coin de toile et il lui montre toutes les nuances de peau, du plus intime de la peau, de ses repliements et de ses profon - deurs, tout ce qu’on peut obtenir d’un peu de carmin et de blanc. Son doigt, lentement, dessine des circonvolutions charnues. Enfin tout cela je l’imagine. Je n’étais pas dans l’atelier à ce moment-là. Je buvais des cafés avec Armance, on se racontait nos vies. Ils referment la porte de la grange et, sans prévenir, Da- vid saute dans le Steyr-Puch, un quatre-quatre léger aux allures de jouet, de construction autrichienne, que lui a vendu d’occa - sion l’hiver dernier un habitant du boulevard Saint-Germain. Et sous prétexte d’aller charger un tas de racines tout en bas du po - tager, il se lance dans une furieuse embardée, projetant tout au - tour du véhicule des jets de terre trempée, comme un cocher de western harasse ses chevaux en s’extirpant d’un gué. Silhouette légère et interrogative, Bob l’observe sur le pas de la porte en fumant une cigarette. Nous passons une grande partie de la journée à table. La lumière du jour parvient difficile - ment dans la grande pièce, à travers trois petites fenêtres carrées, percées dans l’épaisse muraille. David a étalé tout un festin de fromages dont il défait les emballages. Une tomme fermière des traites de l’été quand les 15 petites vaches noires de Montroc se nourrissent de fleurs et de foin vert. Les crémeuses productions de l’abbaye de Tamié. Un reblochon assez ferme et odorant de la fruitière d’Arâche dont les alpages culminent à deux mille mètres et d’où l’on voit le Mont-Blanc. Un grand vacherin des Bauges dans sa boîte d’épi - céa. Un roquefort du Larzac. Un camembert de Sainte-Mère- Église — « smell, smell that ! Would you ? », David avance la boîte ronde sous le nez de Bob, « it smells like cow, does not it ? ». Bob se penche, confiant, mais ne peut cacher un mouve - ment de recul qui fait rire tout le monde. Des chèvres aussi du village de Banon dans les Basses-Alpes, fermentés dans cinq feuilles de châtaigniers. Et une énorme meule de pain à la mie âpre et fondante protégée par une solide croûte brune qui peut tenir tout un hiver dit-on. Enfin les fromages nous évitent de faire la cuisine pour la- quelle ni David ni moi-même n’avons de dispositions. Nous épuisons presque notre réserve de beaujolais. — Do you see this guy ?, lance David tout à coup. Bob tourne son regard vers moi. — He does not know who Shirley MacLaine is ! — Ben quoi ?, je dis. C’est une de nos disputes préférées. Tandis qu’on enfonce des clous dans des planches à grands coups de marteau, isolés dans notre montagne, on a des discussions d’hommes. Non je ne sais pas qui est Shirley McLaine. Une chanteuse ? Genre Petula Clark ? — Isn’t she the nicest woman of the world ?, demande Da- vid l’air de rien. — Oh, yes, certainly, confirme Bob. On échange un regard. Je vois bien qu’il ne veut pas déce - voir David. — Je te l’avais dit ! La plus belle femme du monde !, dit-il en plissant les yeux. Un immense sourire creuse encore plus ses 16 joues et un réseau compliqué de rides parcourt ses pommettes jusqu’aux tempes. — Have you met Shirley MacLaine ? Bob rigole. — Yes, yes, of course. She’s very funny ! — Tu vois, la différence entre lui et nous, c’est que lui, quand il veut, il rencontre la plus belle femme du monde ! J’imagine un cocktail, dans les collines au-dessus de Los Angeles, le soleil, l’horizon, le Pacifique, une villa gigantesque, une piscine, des palmiers, des gens très importants et une petite rouquine frétillante. Les poutres au plafond semblent s’abaisser d’un cran, la pièce se fait plus sombre. Le parfum des fromages tourne à l’ammoniaque. Bob maintenant nous parle avec un air comploteur d’un boxeur noir dont il a emporté l’autobiographie dans son sac. L’homme, dit-il, un champion, a été condamné par erreur à la prison à perpétuité pour une histoire de meurtre com - pliquée, il y a neuf ans, dans le New Jersey. Il semble que c’est une grosse affaire en Amérique. Nous opinons du bonnet silen - cieusement comme si nous étions parfaitement convaincus de l’innocence du boxeur et que, bien entendu, la gauche améri - caine devait absolument prendre sa défense. Et puis Bob nous questionne sur cette région abrupte où nous vivons et qui sont ses habitants. Nous convenons avec Da - vid que le mieux serait de lui faire connaître notre voisin, Guy Saint-Simon, que l’on appelle respectueusement Monsieur Saint- Simon. Il habite trois cents mètres plus haut le long de la route, dans une ancienne ferme entretenue à l’économie, à demi mas- quée par un débarras de ferrailles envahi par les orties qui ra - conte toute l’histoire de l’agriculture de montagne. Il y est né, ainsi que les générations précédentes, et il ne l’a jamais quittée. Il est célibataire. Une vie rude faite de frustration et de travail, attachée à maintenir une autarcie jalouse sans la désirer vrai- ment. Avec la soixantaine est venu un stoïcisme têtu. 17 X Nous entrons au petit matin dans la ville aux maisons blanches et basses, plantée sur un banc de sable entre la mer et les étangs. Silencieux comme des rôdeurs, nous gagnons la digue, cherchant une place où nous garer parmi les véhicules en tout genre qui ont transformé Les Saintes-Maries-de-la-Mer en un immense cam- ping. Tout le monde dort. Je me dis que les Gitans se sont cou - chés tard et qu’ils ne sont pas près d’apparaître. Nous descendons sur la plage, déserte. Une brise court à la surface de la Méditer - ranée et ramène sur nos visages l’air frais du large. David et moi ramassons quelques morceaux de bois flotté et nous allumons dans le sable un petit feu sur lequel nous fai - sons griller des côtelettes d’agneau extirpées du coffre de la Re - nault 16. La bouteille de prune de M. Saint-Simon s’est ouverte et a imbibé nos sacs et jusqu’aux garnitures du coffre. Plusieurs jours après, la bagnole délivrera encore le rude parfum des al- pages. Bob, accroupi sous une couverture volée à la SNCF, mord sans façon dans la chair rôtie. On somnole sur le sable, assom- més par le voyage, quand David se tourne vers moi : — Et si tu allais chercher la guitare dans la voiture ? Bêtement j’obtempère. Il y a moins d’une centaine de mètres à parcourir, mais quand on n’est pas soi-même musicien, on ne sait pas très bien quelle attitude adopter avec une valise de guitariste. Je voudrais la porter sous le bras, ou sur le dos à la fa - çon d’un paquet encombrant, mais je serais encore plus ridicule avec mes cheveux longs, mes jeans râpés et mes sabots suédois. Je la prends par la poignée, comme tout le monde. Je suis en sueur, chaque passant que je croise (de jeunes Gitans, guitaristes virtuoses bien sûr) m’observe du coin de l’œil avec cette indul- gence qu’on a pour un enfant surpris devant la glace essayant des grimaces de chasseur de primes. 43 Et puis c’est peut-être sur cette guitare qu’a été composé Like A Rolling Ston
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