6 - Taraud Colonies Prostitution Indigenes.pdf

Description
Download 6 - Taraud Colonies Prostitution Indigenes.pdf

Please download to get full document.

View again

of 9
All materials on our website are shared by users. If you have any questions about copyright issues, please report us to resolve them. We are always happy to assist you.
Information
Category:

Documents

Publish on:

Views: 2 | Pages: 9

Extension: PDF | Download: 0

Share
Tags
Transcript
  «  Dans une société où le regard est souvent pécheur, où le voile soustrait à la vue les formes en les déformant, la prostituée propose la nudité intégrale.  »Abdelwahab Bouhdiba,  La Sexualité en Islam , Paris, PUF, 1975, p. 238. N   otre imaginaire est rempli de ces femmes orientales dénu-dées (réellement ou symboliquement), s’offrant dans la noirceur de portes cochères à la convoitise d’hommes de  passage. Car la prostituée, c’est d’abord une certaine idée du fan-tasme érotique et du plaisir sexuel. C’est une somme hétérogène et mouvante de désirs inavoués ou inavouables restitués par le corps de la prostituée qui les porte, qui les transmet et qui finalement les digère. C’est donc sur ce corps, orné, souffrant, déviant, que l’on  peut retracer, en partie, une histoire de la prostitution à l’époque coloniale. Michel Serres le résume très bien dans  Les Cinq sens : «  Rien ne va aussi profond que la parure, rien ne va aussi loin que la peau, l’ornement a les dimensions du monde . » 1  Le corps prosti-tué est d’ailleurs un corps traversé par l’écrit. Les récits de voyage, romans, poésies, rapports, notes, comptes rendus à propos des pros-tituées « indigènes » ne se comptent plus. Mais c’est aussi un corps-mémoire à travers lequel se lisent traditions, rites et modernité. C’est donc un corps qui dit l’appartenance au groupe, à une classe, à un statut. Qui dit la relation à soi, donc aussi la relation à l’autre. La colonisation a construit une image particulière des femmes au Maghreb et, a fortiori,  des femmes prostituées. Cette construction s’est effectuée par étapes, à mesure que la présence coloniale se faisait plus forte. Dans les récits de voyage qui donnent à voir une certaine idée des mœurs de l’autre, le plus souvent perçu dans une altérité totale (brutalité, animalité). Un certain nombre de ces récits La prostituée indigène à l’époque coloniale Christelle Taraud 1 – Michel Serres,  Les Cinq sens , [Grasset, 1985], Paris, Hachette, « Pluriel », p. 34. 219 Quasimodo , n° 6 (« Fictions de l'étranger »), printemps 2000, Montpellier, p. 219-227Texte disponible sur http://www.revue-quasimodo.org  Roger Salardenne,  L’Afrique galante. Reportage chez les prostituées Juives et  Mauresques , Paris, Éditions Prima, sans date, illustration de couverture2 – Eugène Fromentin, Un Été au Sahara , Paris, Éditions le Sycomore, 1981, p. 86. ont d’ailleurs permis l’émergence de l’étrange figure de la  prosti-tuée de tente . «  Par contre les veuves sont libres. Dans la tribu des  Beni M’Guild, le voyageur de passage se voit désigner une tente qui lui appartiendra tant qu’il demeurera parmi ses hôtes. Une veuve en est l’ornement. Elle vaque aux soins du ménage, confectionne les repas et accueille ses désirs. Le maître choisi pour elle peut seule la commander   », explique Maurice Privat dans son livre au titre évocateur Vénus au Maroc . Ici, le mot prostituée n’est pas directe-ment prononcé. Pas plus, par exemple, que dans Un Été au Sahara  d’Eugène Fromentin : «  Ici, point de réception. Le pays est pauvre, et forcés de pourvoir nous-mêmes à nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de Boghari, des danseuses et des musi-ciens. Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d’entrepôt aux nomades, est peuplée de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus sahariennes Ouled-Nayl, A’r’azlia… où les mœurs sont  faciles, et dont les filles ont l’habitude d’aller chercher fortune dans les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants  pour déguiser l’industrie véritable de ce genre de femmes ; faute de mieux, j’appellerai celles-ci des danseuses.  »  2  Dans l’esprit des voyageurs, cependant, ces femmes « partagées » ne peuvent  bien évidemment être que des prostituées (occasionnelles ou non). Mais dans ces témoignages, rien ne nous est dit sur les structures sociales qui permettent à ces femmes de tenir ponctuellement ce rôle de « soupape sexuelle ». Car, coucher avec l’étranger de passage,  peut aussi être perçu dans un certain nombre de sociétés comme un devoir auquel il est difficile de se soustraire  3 . Dans le cas des Beni M’Guild, cet usage semble correspondre à un besoin de contrôler un double problème : les velléités sexuelles des étrangers de pas-sage qui risqueraient de porter gravement atteinte à l’équilibre du douar (le passant dévoré par l’envie d’une femme risquant de jeter les yeux sur celle des autres) et le besoin d’amour des veuves : «  Dans l’hospitalité, l’errant, le désordre qui viennent de l’exté-rieur, tout cela est tempéré, domestiqué en quelque sorte et ainsi va conforter l’harmonie, le “tonus moral” d’un ensemble donné. C’est tout un rapport au corps qui est induit par cette attitude : en effet, au-delà du capital que l’on enclôt, on a là affaire à une dépense réglée, à une errance équilibrée et vécue collectivement.  »  4 De même, le droit au coït dit hakel houi  est considéré par certai-nes tribus comme complément naturel de l’hospitalité que Christian Houel dépeint ainsi en 1912 : «  La tribu des Chaouias, aujourd’hui  soumise par nos troupes, réservait également aux voyageurs ce supplément d’amour et dans le sud du Tafilalet, en plein pays berbère, ce droit au coït s’étend à tout voyageur qui s’arrête, ne serait-ce qu’une heure, pourvu qu’il prenne quelque nourriture. Tandis qu’on l’invite à partager le ta’am (nourriture), une femme apparaît sous la tente et s’assoit à quelques distances des convives.  Le repas terminé ces derniers un à un disparaissent et l’invité reste 220 3 – Bronislaw Malinowski,  La Vie sexuelle des sauvages du nord-est de la Mélanésie , Paris, Payot, 1970, p. 231.4 – Michel Maffesoli, « La prostitution, “forme” de socialité », Cahiers  Internationaux de Sociologie , volume LXXVI, 1984, p. 120.   seul avec la jeune femme. Elle ferme la porte de la tente et vous ne devez pas rester insensible aux charmes qui s’offrent à vous.  L’opération terminée, la femme ouvre de nouveau la tente et les habitants du Douar vous demandent :  –   Chebaasi (es-tu rassasié?) et vous répondez :  – Cheba at elhamdoullah (louange soit rendue à Dieu) . »  5 Ces deux exemples mettent en évidence l’intérêt, la curiosité ou la surprise des Occidentaux pour cet autre monde qu’est l’Orient mêlant dépaysement et exotisme. Or, la tentation de l’Orient, ce n’est pas seulement l’attrait des contrées lointaines, des espaces à conquérir et à aménager, c’est aussi la quête des plaisirs charnels. Alors que la France reste figée dans un catholicisme rigoureux et une moralité bourgeoise pointilleuse (le mariage monogame est une institution encore bien contraignante) 6 , les colonies apparais-sent comme l’eden sexuel, le harem des Occidentaux. «  Réprimant  jour après jour leurs désirs, les Européens se défoulaient dans des colonies imaginaires.  » 7  S’opère d’ailleurs rapidement, à travers la littérature populaire coloniale 8  et les cartes postales Scènes et types notamment  , l’aménagement d’un imaginaire érotique d’hom-mes blancs. Apparaît alors une construction sociale du désir et de la nudité des autres qui met l’accent sur un « primitivisme » et sur une « vision orientalisante de la chair ». Dans cette optique, un certain nombre de types « ethniques » de femmes sont cons-truits arbitrairement : la Mauresque, l’Arabe, la Berbère... Que les femmes présentées comme des Mauresques par exemple (citadines ou paysannes) sont le plus souvent des modèles (prostituées, dan-seuses, etc.) n’enlève rien à la pertinence de la construction en tant que telle. Car cette construction s’inscrit bien dans une démarche  particulière. Aux images construites de femmes dénudées (cartes  postales Scènes et types ) répondent en effet une réalité de femmes voilées qui entretient le fantasme (soulever le voile et rencontrer la Shéhérazade des  Mille et une nuits ). Cette construction de l’ima-ginaire érotique colonial repose donc sur un malentendu entretenu: l’invitation lascive des femmes représentées sur les photographies (seins nus et cigarette à la bouche) et décrites dans les ouvrages serait une pratique générale et quotidienne au Maghreb.Cette idée largement véhiculée aboutit assez logiquement à une équation très simple qui consiste à faire de chaque femme « indi-gène » une prostituée potentielle. De nombreux récits mettent d’ailleurs en avant ce type d’arguments : «  Nul pays au monde ne comptent plus de prostituées que le Maroc. Et l’on peut dire, en paraphrasant les vers du poète, que les femmes musulmanes ont toutes dans leur cœur la “p…. qui sommeille ” . Si les hommes ne les tenaient point enfermées, s’ils ne les obligeaient point à sortir voilées et en groupes, il n’y aurait point de musulmanes qui ne se  prostituassent. À moins que ce ne soit au contraire un effet de leur 221 5 – Christian Houel,  Maroc,  Mariage, Adultère, Prostitution,  Anthologie , Paris, H. Darangon, 1912, p. 115.6 – Le divorce ne sera rétabli qu’en 1884, mais sera encore très largement et longtemps réprouvé dans la majorité de l’opinion.7 – Yvonne Knibiehler et Régine Goutalier,  La Femme aux temps des colonies , Paris, Stock, 1985, p. 21.8 – Dont les titres sont assez évocateurs pour se passer de commentaires :  Hommes de peines et filles de joie ,  Filles du Sud et képis blancs , Vénus au Maroc ,  Le Jardin enchanté : le livre d’amour de l’Orient  ,  La Dévoilée ,  L’Oasis de l’amour  ,  Les Feux du désert  ,  Amina ma colombe ,  Magali dans la geôle enchantée , etc. La prostituée indigène à l’époque coloniale  claustration. Elles ne sont pour les hommes et pour elles qu’un instrument de plaisir.  » 9  Selon cette logique, ces femmes dénudées (comme les Mauresques) ou habillées (comme les Ouled Naïls) s’adonneraient à la prostitution presque par atavisme, le goût de la licence étant une « marque de fabrique » de leur sexualité et de leur identité. C’est l’idée que l’on retrouve notamment dans les très nombreuses descriptions de la prostitution Ouled Naïl : «  La naïlia est damnée au berceau. Ou elle est debout et elle danse sous les yeux scandalisés de la vertu, ou elle est couchée et elle fait l’amour sous le regard méprisant de la volupté. Elle suit une piste qui la conduit aux cases ou elle sera une dévergondée sans vice, une amuseuse sans fantaisie, une courtisane sans luxure. Quelle que soit la bassesse de sa condition, la naïlia apparaît d’abord, il est vrai, telle que les poètes l’ont décrite et chantée : Vestale.  Prêtresse de l’amour.  » 10  Les Ouled Naïls représentent d’ailleurs une certaine forme d’ambivalence du regard par rapport au type de prostitution pratiquée. Courtisanes de mères en filles, elles utiliseraient la prostitution pour constituer dot et expérience avant le mariage. Cette pratique présentée comme coutumière fait aussi  partie du folklore érotique des Européens. Mais, étrangement, les Ouled Naïls ne sont presque jamais montrées dénudées. Comme si seule la puissance du mythe suffisait, rendant toutes velléités de mise en scène exclusivement érotique, dérisoires. 222 9 – Christian Houel, op. cit. , p. 111.10 – Pierre Bonardi, Ouled Naïls et Méharistes , Paris, Éditions de France, 1936, p. 16-17. « Tout le long de la rue Bosquet, devant la porte ouverte de leurs gourbis,  par laquelle on apercevait les accessoires de travail, des Ouled-Naïls raccrochaient les clients qui sortaient un peu émus de chez Yamina, de chez Fatma ou de chez la Mouker di Sahara. C’était également la première fois que je voyais ces dames égaler leurs sœurs d’Occident par d’aussi provocantes approches. À Boghari, à Djelfa, elles attendaient le client avec le fatalisme de leur race.  Le guide n°1 me le fit remarquer non sans fierté. – Tu vois, dit-il, ici, très civilisé.  Même chose Paris.  » Louis-Charles Royer, Guide international de l’Amour  , Paris, Éditions de Paris, 1954, chapitre « L’Arabe », p. 225
Related Search
We Need Your Support
Thank you for visiting our website and your interest in our free products and services. We are nonprofit website to share and download documents. To the running of this website, we need your help to support us.

Thanks to everyone for your continued support.

No, Thanks